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Objectifs de vie ou sens de la vie ?

Il y a quelques années je me suis fendu d’une vidéo sur le sens de la vie. Oui, rien que ça. Quand on sait combien de personnes, combien de mouvements religieux ou philosophiques se sont investis dans une quête de ce « sens de la vie », il peut paraître complètement fou qu’un coach en développement personnel alors âgé de 35 ans expédie le sujet en dix minutes de podcast. Et pourtant…

Le savoir est une arme rangée dans le placard

Il est fondamental de comprendre la différence entre savoir quelque chose intellectuellement et le ressentir. Pour ceux et celles qui préfèrent la lecture aux podcasts, voici un résumé très succinct de mon propos : le sens de la vie consiste à exister. C’est peu léger, non ? Non. Il s’agit d’un constat extrêmement puissant mais extrêmement dur à intégrer : la vie n’a d’autre finalité qu’elle même. Comme dirait Pierre-Henri Gouyon, « les humains sont des instruments inventés par les gênes pour se reproduire ». Lorsqu’on est imprégné des grandes idéologies politiques et religieuses qui ont façonné le monde actuel (monothéismes, communisme, libéralisme et autre nationalismes plus ou moins racialistes) un conflit intérieur peut naître face à cette simplicité. Même si vous êtes athées et apolitiques, il est probable que vous soyez à votre corps défendant imprégnés de ces idéologies ou tout du moins de leurs traces, et ce en raison de l’éducation que vous avez reçue ou de l’environnement dans lequel vous avez grandi. De plus, le fait que vous vous intéressiez au développement personnel implique une forme de quête. Quête d’authenticité, de connexion intérieure, d’harmonie, d’apaisement, de conscience, etc. Enfin, indépendamment de la notion de développement personnel, nous avons grandi – moi le premier – au contact d’œuvres littéraires et cinématographiques dans lesquelles les héros accomplissaient de grandes actions, où ils faisaient avancer l’histoire et l’Histoire.

Ces trois facteurs combinés – inertie historique, recherche personnelle et imprégnation culturelle – peuvent amener à l’incrédulité. Comment cela, le sens de la vie serait uniquement de respirer et d’être présent à l’instant ? Il n’y aurait ni sens de l’Histoire ni propos transcendantal pour l’être humain ? La vie n’aurait d’autre propos qu’elle-même ? Déjà, « la vie » n’est à ma connaissance ni un organisme ni une entité. Quand on parle de « la vie », à moins de faire dans le théisme ou l’animisme, on parle du constat « il y a de la vie », ce n’est pas pour imaginer une entité douée d’intention, mais le constat d’un phénomène physique. C’est en ce sens que je l’utilise, et je constate donc que la vie existe. Il y a existence de formes de vie – dont Homo Sapiens fait partie – ce qui est vivant tend à perpétuer son espèce. Dire que la vie n’a d’autre finalité qu’elle-même, c’est finalement admettre que la vie n’a pas de but en soi et que, puisque nous sommes vivants, nous ferions mieux de nous accommoder et de ne pas chercher midi à quatorze heures.

Or, conceptualiser cette idée est une chose, l’intégrer, la ressentir et la mettre en pratique en est une autre. J’ai beau être ravi d’avoir conceptualisé cette idée – ego, quand tu nous tiens – ce n’est pas pour autant que je me pose au quotidien pour savourer le fait d’être en vie et me contenter d’être présent à l’instant, présent à ma respiration, présent au fait d’être en vie. Pour être plus précis, je m’astreins à différents exercices – gratitude, méditation, respiration – sur une base quotidienne. Néanmoins, si je me retrouve en train de discuter du sens de la vie avec quelqu’un dans un événement mondain, la conviction que je mettrais à lui expliquer ma vision ne sera sans doute pas accompagnée à cet instant précis d’une présence à l’instant, précisément parce que mon attention sera portée sur le débat d’idée, sur mon enthousiasme et sur la manière dont cette personne réagit au point de vue que je lui propose. Je serai en train d’affirmer que le sens de la vie est d’être en vie, mais je ne serai pas en train de savourer mon état d’existence, de le ressentir en conscience.

Vous le voyez, derrière son apparente simplicité, l’idée que le sens de la vie réside dans la vie elle-même est très exigeante quant à son application.

Qu’est-ce qu’on s’fait ch… !

Très bien. Nous avons donc une information majeure bien que complexe à mettre en pratique. Cette information soulève une question fondamentale pour qui veut éviter le nihilisme ou l’angélisme béat. En effet, si l’unique sens de la vie pour un être humain doué de conscience réflexive est d’être présent à l’instant, présent à sa respiration, présent au fait d’être en vie, est-ce que cela signifie que rien d’autre n’a d’importance ? Faire évoluer ma carrière, à quoi bon puisque je suis en vie. Trouver le grand amour, à quoi bon puisque je suis en vie. Améliorer ma santé, prendre soin de mes relations, à quoi bon puisque je suis en vie ?

Nous touchons ici à cette ligne de tension entre ce que j’appelle le développement personnel productiviste et le développement personnel spirituel. Pour faire simple, les deux dimensions sont utiles, mais chacune porte des dérives potentielles. En ce qui concerne la spiritualité, le problème, en plus d’attirer toutes sortes de manipulateurs nauséabonds, est d’être potentiellement une fuite face à la réalité. Parler de fuite alors qu’aux yeux de beaucoup la spiritualité est une porte vers la vérité mérite une petite explication de texte. La voici : je suis un athée convaincu, et pourtant je me dois de mentionner la dimension symbolique des croix (qu’elles soient chrétiennes ou autres). Dans une croix, la ligne verticale symbolise la dimension spirituelle du travail sur soi, ou la dimension transcendantale si le mot vous sied. Son intersection avec la ligne horizontale symbolise l’équilibre entre la relation aux autres, le plan terrestre, réaliste, concret, choisissez le mot que vous préférez. Ce que j’appelle le coaching productiviste relève de l’horizontal, tandis que la spiritualité relève du vertical. Si faire dans le productivisme pur amène les gens à se comporter comme des coquilles vides, des entreprises sur pattes voyant uniquement le monde en termes de chiffre d’affaire et de bénéfices, supprimez-la pour vous concentrer sur la dimension spirituelle et vous obtiendrez des inadaptés sociaux qui planent dans les délires quantiques.

Isabelle Padovani, qui commence à une célébrité dans le développement personnel à tendance spirituelle, raconte une anecdote à ce sujet. Elle évoque un de ses mentors qui, pendant une intense période d’éveil, accueille des amis chez lui. Ces derniers lui font remarquer que la vaisselle sale s’accumule dans l’évier au-delà du raisonnable. L’éveillé leur répond alors « il n’y a personne ici pour faire la vaisselle ». Autrement dit, étant dans l’éveil – un terme que je vous recommande de prendre avec de grosses pincettes – il n’existe plus en tant que personne. Il n’y a donc plus de « je » pour faire la vaisselle.

L’anecdote est aussi drôle qu’éloquente. J’aime faire ma vaisselle, et d’ailleurs je peux la faire en savourant le moment présent. Je n’ai nul besoin de me dissoudre dans le « grand tout », et surtout je n’en ai nulle envie. Que le sens de la vie soit d’être en vie est une chose, mais il est toujours plus facile d’être philosophe quand tout va bien. Je préfère donc savourer ce sens de la vie en pique-niquant dans le Morbihan avec un bon vin alsacien et en bonne compagnie plutôt qu’en faisant la queue chez Pôle Emploi dans un jogging bas de gamme fabriqué par des enfants mexicains. Et surtout, puisque je ne souhaite pas que mon « je » disparaisse, ce « je » ne va pas rester là à rien faire, non ?

Se pose alors la question suivante : puisque être en vie est un accomplissement en soi, qu’allons-nous faire de cet accomplissement ? C’est ici que les objectifs de vie interviennent. Une des dérives du coaching productiviste serait de ce définir uniquement par ses réussites ou ses possessions matérielles. Pire, de tenir ce discours lénifiant qui glorifie l’échec – le sempiternel exemple de Thomas Edison – pour mieux insister sur l’importance de réussir. Non pas qu’il faille fuir l’échec qui est potentiellement source d’apprentissage, certes, mais glorifier l’échec sous prétexte qu’il permet de réussir, c’est encore se définir par la réussite.

Une fois posés ces avertissements, il me plaît de convoquer une célèbre citation de Philippe Noiret : « le voyage est court, essayons de le faire en première classe ». Comme chaque voyageur est unique et que vous êtes peut-être plus sac à dos et bivouac que hôtel quatre étoiles, à vous de me dire à quoi ressemble votre première classe à vous.

Comment choisir vos objectifs de vie ?

Le coaching en objectif de vie est une discipline à part entière. Un article, si dense soit-il, n’en exposera pas toutes les nuances. Je tiens néanmoins à vous offrir une piste de travail. Si vous avez déjà des objectifs de vie, très bien, la prochaine étape de votre développement consiste à les accomplir et ce n’est pas notre objet ici. Si vous n’en avez pas, voici deux techniques qui, je l’espère, vous aideront à développer votre propre vision.

1/ Axe plaisir versus axe souffrance :

Prenez une feuille et un stylo, divisez la en deux colonnes. L’une de deux sera intitulée « supprimer », l’autre « obtenir ». Dans la colonne de suppression, inscrivez tous ce qui vous déplaît dans votre vie, qu’il s’agisse de votre patron, d’un problème de santé, d’un trait comportemental ou de votre situation amoureuse, liste non-exhaustive. Dans la colonne d’ajout, écrivez toutes les choses positives que vous rêvez de posséder ou d’expérimenter. Safari photo au Kenya, poste de CEO, jeûne en Ardèche ou en Inde, rencontrer l’homme de votre vie, faire exposer vos sculptures dans une galerie de Saint-Germain des Près ou au Palais de Tokyo, ne vous fixez aucune limite, pas de place pour la censure.

2/ La projection :

Comment vous-voyez vous dans 5 ans ? 10 ans ? Attention, quand j’écris « comment vous voyez-vous ? » il faut le prendre dans le sens « Comment souhaitez-vous être ? A quoi voulez-vous que votre vie ressemble ? ». Essayez d’être le plus précis possible. Les affirmations vagues de type « je suis riche » ne vous seront pas d’une grande utilité (pour un soudanais avoir 10 000 euros en poche relève de la richesse). Où habitez-vous ? Peut-être dans plusieurs pays comme cette génération de webmarketeurs à la Olivier Roland ou Antoine Blanchemaison. A quoi ressemblent vos journées ? Quel est votre état de santé ? Qui vous entoure ? Etc.

Conclusion ?

Est-ce que nos objectifs de vie nous définissent ? Oui, autant que nos choix quotidiens, nos préférences artistiques ou nos opinions politiques. Non, car l’identité d’une personne est infiniment multiple et irréductible à telle ou telle action. Les objectifs de vie sont un outil pour s’accomplir. Car si le sens de la vie réside dans la vie même, cette vérité seule nous laisse sans but. A nous donc de nous choisir des buts afin d’exprimer notre créativité et de nourrir les parts en nous qui représentent différentes facettes de notre individualité.

Pour certains, le sentiment d’accomplissement passera par une vie de famille équilibrée, pour d’autres par une fulgurante ascension professionnelle. Certains chercheront à être de meilleurs citoyens par la psychothérapie ou le militantisme, d’autres multiplieront les plaisirs terrestres et les nourritures charnelles. D’autres encore chercheront un fragile équilibre entre toutes ces polarités. Quelle que soit l’orientation prise par une personne, la finalité est de se sentir accompli-e. Les objectifs de vie sont des étapes qui jalonnent notre route vers cet horizon, un horizon nullement incompatible avec le sens de la vie mais au contraire, complémentaire.

Chaque voyageur est unique, à vous de me dire à quoi ressemble votre première classe à vous.

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