Science4All Lê Nguyên Hoang l'interview hors norme

Lê Nguyên Hoang : l’interview hors norme

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Après la Développeuse du Dimanche c’est au tour de Lê Nguyên Hoang de se prêter au jeu de l’entretien hors norme. Rencontre avec le polytechnicien derrière Science4All, chaîne de vulgarisation scientifique dont le contenu m’a absolument bluffé. En proposant une série de trente vidéos consacrées à la théorie des jeux et à ses implications politiques, il offre un des contenus les plus matures de Youtube. Une œuvre d’utilité publique dans un paysage francophone sclérosé par les logiciels politiques obsolètes de tous bords. C’est aussi à lui que je dois d’avoir découvert les travaux de Jonathan Haidt, un auteur qui tire les gens vers plus de complexité plutôt que de les maintenir dans leurs biais de simplification. Trêve de compliments, voici notre entretien.

 

En primaire j’ai eu un 9/20 en mathématiques.

 

 Question rituelle, quel âge as-tu ?

Lê Nguyên Hoang : J’ai 30 ans, je suis né en 1987.

 

Et tu es polytechnicien.

Oui. J’ai fait l’X avant de faire une thèse en mathématiques appliquées à Montréal. Ma thèse portait sur la théorie des jeux. Ensuite j’ai fait un post-doc au MIT. J’étais dans le département Electrical Engineering and Computer Science, plutôt computer science pour ma part. Aujourd’hui je travaille à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne. J’y fais surtout des mini MOOCs, des petites leçons au format vidéo et des interviews de professeurs dans une optique de vulgarisation.

 

Quelle est la charge horaire pour ce que tu fais avec Wandida (le projet de vulgarisation de l’EPFL) ? Est-ce que tes employeurs exigent un certain nombre de vidéos par mois ?

C’est assez flexible. J’ai très peu d’obligations ou d’objectifs. Au début je m’occupais surtout de Wandida, ce sont des petites leçons donc c’est très facile à préparer, rapide à filmer et à monter, j’arrivais à sortir trois capsules par semaine. Avec le temps on a lancé d’autres projets dont ZettaBytes, les interviews de professeurs. Comme je voulais parler des grandes idées j’ai réduit ma production du côté de Wandida, qui est très scolaire. Et puis avec Science4All qui marche bien j’ai de plus en plus de projets à gauche et à droite, des conférences à donner, donc j’ai aussi moins de production sur Wandida.

 

J’ai vu que tu avais participé au TedXSaclay 2017. À l’heure où on fait cet entretien la vidéo n’est pas encore sortie, tu peux nous dire de quoi tu as parlé ou c’est top secret ?

Il y a au moins mille personnes qui étaient présentes, donc je peux t’en parler (rires). J’ai parlé des algorithmes du vivant. L’idée c’est de voir le vivant comme un processus, comme quelque chose qui correspond à des étapes de calcul. Pour que les plantes ou les animaux puissent détecter leur environnement ou se reproduire. Ce qui est amusant c’est qu’il y a beaucoup de mathématiques très abstraites, de l’algorithmique très abstraite qui permet de mieux comprendre certains aspects du vivant. Dans ce TedX j’ai donné des exemples tirés du travail de trois de mes chercheurs préférés, Turing, Von Neumann et Solomonoff. Trois idées purement théoriques qu’ils avaient sur des questions très mathématiques pour répondre à des questions du type « Qu’est-ce que la nature du vivant ? » ou « Qu’est-ce qu’apprendre ? ». Ils ont élaboré une théorie mathématique pour comprendre ces questions et on s’est rendu compte que ces modèles étaient très pertinents pour l’étude du vivant. Par exemple Von Neumann avait plus ou moins prédit un truc qui ressemble beaucoup à l’ADN en se posant juste la question « comment est-ce que je peux faire une structure purement algorithmique qui parvient à se répliquer et qui garde une sorte d’historique tout en étant capable de muter, de se transformer ? ». Von Neumann s’est posé ces questions de façon purement algorithmique et a trouvé une réponse qui correspond à la structure de l’ADN alors que la structure de l’ADN n’avait pas encore été découverte. Pour le coup c’est une vrai prédiction biologique obtenue à partir d’un raisonnement purement théorique.

 

Parmi les mathématiciens favoris de Lê se trouve Condorcet. L’occasion de questionner l’évidence de nos modes de scrutin actuels ?

 

 

Ce qui me frappe quand je regarde tes vidéos c’est ton enthousiasme par rapport à ce que tu transmet. Tu as toujours été amoureux des maths ? Ça a été un coup de foudre dès qu’on t’a mis à l’école ou ça a été progressif ?

En primaire j’ai quand même eu un 9/20 en mathématiques (rires). Globalement j’étais un bon élève même si j’ai eu quelques mauvaises notes. En fait, lorsque j’étais en 4ème j’ai obtenu une très bonne note au concours Kangourou. J’étais quatrième de France et j’ai gagné un voyage en Roumanie par ce biais. Ça a pas mal changé ma vision des maths parce qu’en Roumanie il y avait d’autres lauréats et l’un d’eux avait posé cette question du nombre de carrés que tu peux poster dans un quadrillage [voir la vidéo défi Lê 5]. Cette énigme m’a vraiment donné l’impression qu’avec les maths on pouvait construire ses propres problèmes, ses propres réflexions. Je me suis rendu compte que les mathématiques étaient vraiment un jeu. À ce moment là j’ai commencé à trouver que les maths c’était vraiment, vraiment cool. J’ai eu l’impression qu’il n’y a pas besoin de savoir grand-chose en maths, contrairement à d’autres disciplines. En maths si tu sais ce qu’est un triangle, ce qu’est un carré et que tu connais les nombres, tu peux te poser ce genre d’énigme tout de suite. C’est quelque chose que j’ai beaucoup apprécié. Après, j’ai eu des bonnes notes en maths donc cela m’a aidé à apprécier la matière. Je pense qu’un des gros problèmes c’est que les gens qui ont des mauvaises notes en maths pensent qu’ils sont mauvais en maths et cela crée un cercle vicieux. On se dit qu’on est mauvais en maths et on ne fait plus que bachoter à la dernière minute, on ne se pose pas de questions mathématiques, du coup on a encore des mauvaises notes, du coup on se dit qu’on est mauvais en maths, du coup on continue à se contenter de bachoter.

 

Oui, il y a un biais d’auto-étiquetage.

Voilà. J’ai eu la chance de ne pas tomber dans ce biais, même si j’ai parfois eu des profs qui ne m’aimaient pas. En fait j’ai été assez sage jusqu’au collège mais après j’étais beaucoup moins concerné par ce qu’on faisait à l’école, ce qui m’intéressait c’était mes propres questions. Je pense que c’est de là que vient l’enthousiasme : explorer par soi-même un univers qui est fascinant si on se dit qu’on est en train de l’explorer.

 

Les mathématiques c’est la liberté.

 

En fait tu es attaché à la liberté.

Oui clairement ! Je pense que les mathématiques c’est la liberté. C’est la discipline la plus libre.

 

C’est quelque chose qui ressort aussi de ta FAQ. Lorsque tu évoques la période où tu étais doctorant tu parles du rythme des publications scientifiques, tu critiques le manque de liberté dans la recherche.

D’une certaine manière en recherche on est plus libre qu’en entreprise parce qu’on peut choisir en partie son domaine de recherche. Mais en ce moment avec le climat publish or perish il y a beaucoup de pression à publier, et pour publier il vaut mieux faire des sujets qui sont trendy. Certains sujets sont plus sexy que d’autres selon les époques. Non seulement il faut choisir un sujet sexy mais en plus il faut s’attacher à une toute petite niche parce qu’il y a déjà beaucoup de gens sur le domaine. Il faut choisir son petit truc spécifique et sa petite pierre qu’on pourra apporter à l’édifice et ça force à être ultra spécialisé dans un domaine. C’est quelque chose qui ne me plaît pas énormément, moi j’aime bien explorer toutes les mathématiques. C’est pour ça que j’aime le fait de faire de la vulgarisation.

 

Tu abordes des sujets très différents sur ta chaîne. Après Démocratie, consacrée à la théorie des jeux appliquée à la politique, tu abordes l’intelligence artificielle et le machine learning dans ta nouvelle série. J’imagine que ça te demande d’aller vers des auteurs que tu n’as pas forcément lu avant. Comment tu prépares tes séries ? Est-ce que tu te tapes toute la liste des bouquins que tu as prévue d’un coup pour faire tes vingts ou trente épisodes à l’avance et avoir un plan général, ou est-ce que tu improvises de nouvelles lectures entre chaque épisode ? Tu sors une vidéo par semaine, c’est un rythme assez soutenu pour de la vulgarisation.

Souvent ce sont des sujets qui m’intéressent à la base et sur lesquels je lis depuis des années. Dans le cas de l’intelligence artificielle c’est peut-être un peu différent parce que l’IA a explosé récemment. En 2011 – 2012 c’était la première fois que je lisais un truc sur les réseaux de neurones qui est un peu le gros truc en intelligence artificielle en ce moment, et je me souviens très bien qu’à l’époque je me suis dit « mais c’est de la merde ça ne va jamais marcher ! » (rires). Du coup j’avais laissé tomber et c’est en 2014 – 2015 quand ça a commencé à marcher et que les gens en ont parlé que je me suis remis dessus. En 2015 – 2016 j’ai vraiment bossé le truc. Ce n’était même pas pour de la vulgarisation, c’était le truc sexy, le truc auquel il faut s’intéresser en tant que chercheur. Ça m’a forcé à lire pas mal de choses mais si j’avais été juste chercheur je ne serais pas allé aussi loin que là où j’ai été. Le fait de me dire « OK j’apprends ça aujourd’hui et un jour je pourrais en parler avec d’autres personnes c’est important pour moi de maîtriser ça » c’est une vraie motivation supplémentaire pour aller plus loin dans ces questions. C’est vraiment cette motivation de se dire « ça va intéresser les gens donc ce serait bien que je sois capable de vulgariser un jour » et ça c’était en 2015 – 2016. Tout ça pour dire que le travail que je fais ce n’est pas la veille au soir pour préparer l’épisode du lendemain, c’est une lecture de longue haleine avec pour but de pouvoir l’expliquer.

 

Le dilemme du prisonnier, une porte d’entrée passionnante vers un monde de complexité.

 

 

C’est un vrai investissement en énergie que d’essayer de changer l’opinion d’une personne.

 

Pour Démocratie tu as fait 30 vidéos, ce qui est énorme.

Sur la démocratie il y a des grosses parties que j’avais déjà étudiées pendant ma thèse puisque j’ai fait ma thèse sur la théorie des jeux, par contre il y a des trucs sur l’épistocratie et la morale que j’ai lu fin 2016. La série Démocratie a commencé début 2017, c’était un peu avant les élections. Je me suis dit que ça valait la peine de parler de la démocratie à ce moment-là et comme j’avais déjà l’idée en tête depuis un certain temps j’étais préparé.

 

C’était une initiative citoyenne. D’ailleurs à la fin de ta FAQ tu dis que faire de la vulgarisation, et de la vulgarisation mathématique en particulier, c’est à tes yeux ce que tu peux faire de plus éthique.

Oui, et pas uniquement avec les mathématiques. Je me fais beaucoup de souci pour le futur de l’humanité, notamment sur les histoires de ségrégation idéologique. Les filter bubbles, la montée des extrêmes, c’est quelque chose qui me fait peur. Il y a plusieurs façons d’adresser ce problème, mais je trouve que souvent les gens ont une approche un peu trop frontale du problème, le pire étant bien sûr d’insulter le côté opposé. C’est utile de prendre un peu de recul, de parler de trucs plus fondamentaux et de construire à partir de ces fondamentaux pour essayer de repousser le moment où on sera touché par le hooliganisme.

 

J’en suis venu à me demander si les gens comme toi et moi, qui travaillent sur les biais cognitifs et la théorie des jeux, ne risquaient pas de devenir des méta hooligans ?

C’est à dire ?

 

Quand je suis confronté à quelqu’un qui est très biaisé parfois j’ai la patience de l’écouter, mais souvent par contraste avec tout le travail que je fais sur moi au quotidien je ne supporte pas d’avoir un tel niveau de bêtise en face de moi.

Alors il faut savoir que j’ai très peu de patience en fait ! (rires) Je pense que c’est aussi un calcul parce que dès que quelqu’un est un peu hooligan en face de moi je sais que je ne pourrai pas changer son avis. Ce que je pourrai dire aura peu de chance d’aider et c’est un énorme effort, un vrai investissement en énergie que d’essayer de changer l’opinion d’une personne. Si finalement les gains c’est juste l’opinion d’une seule personne j’ai tendance à renoncer. Dès que je vois que la personne part en hooligan je me tais, je pense à autre chose, je m’écarte si possible (rires).

 

Les gens sous-estiment l’importance du script.

 

J’ai l’impression qu’il y a deux grandes écoles de vulgarisateurs sur Youtube. D’un côté ceux qui parlent face caméra sans effets ni insert, et de l’autre ceux qui utilisent beaucoup d’images d’illustration, beaucoup de schémas. Je pense par exemple à David Louapre de Science étonnante qui a souvent beaucoup de contenu visuel. Les tiennes sont bien équilibrées, souvent tu utilises du texte comme support visuel et c’est raccord avec l’auditif, cela évite qu’on soit distrait par des images d’illustration pas forcément utiles. Quand il y a trop de visuel ça m’empêche de me concentrer et je me demande s’il n’y a pas un risque de contre-productivité pédagogique. Les vulgarisateurs Youtube sont prisonniers de l’aspect marketing, il faut attraper l’attention des gens, être visible, et plus le public est jeune plus on a envie de le saturer avec des informations alors que ça ne sert pas forcément ce qu’il va retirer de la vidéo parce que ça fait justement trop d’informations d’un coup.

Il y a un peu une tension entre le message qu’on veut que les gens retiennent et le fait d’être vu avant qu’ils puissent retenir quelque chose, c’est sûr. Je pense que beaucoup de gens sous-estiment la capacité d’un sujet à être intéressant quand il est bien raconté. Je ne trouve pas que Science Étonnante utilise tant d’effets que ça, il parle assez directement à la caméra, avec peu d’effets, ce n’est pas Squeezie (et je ne dis pas ça pour critiquer Squeezie). D’ailleurs son nombre de vues est juste monstrueux. En tout cas pour moi le plus important dans mes vidéos c’est le script. Les gens sous-estiment l’importance du script. Quand les choses sont bien racontées ça coule bien et c’est facile de rajouter une illustration s’il y a besoin. J’ai eu cette discussion avec Léo de Dirty Biology qui pour le coup est plus sur le visuel et sur les effets de narration. J’adore ses vidéos, notamment le message scientifique derrière, mais il est très focalisé sur la forme. Il cherche toujours à explorer de nouveaux concepts visuels alors que selon moi c’est souvent le fond qui pèche dans les vidéos de vulgarisation. Pour moi le script est le plus important.

 

Puisque tu parles du nombre de vues de Science Étonnante, quelque chose m’a frappé quand j’ai vu que ta FAQ des 10 000 abonnés datait d’octobre 2016. Un an plus tard tu en es à plus de 100 000 abonnés. Est-ce que tu as la moindre idée de ce qui explique une telle progression ? Est-ce que tu as vu des moments charnières selon des séries que tu as fait ? Est-ce qu’il y a des séries qui t’ont amené plus d’abonnés et de vues que d’autres ?

Dans l’histoire de la chaîne il y a un moment important, mon apparition chez Dr Nozman. Mon nombre d’abonnés a doublé à ce moment là, je suis passé de 40 000 à 80 000.

 

Ah ouais…

Oui, en plus il avait vraiment vendu ma chaîne donc ça c’est vraiment un moment important. Mais cet épisode mis à part, c’est assez incroyablement imprévisible. Je pensais que la première vidéo de la série sur l’intelligence artificielle ferait beaucoup plus de vues qu’elle ne l’a fait, et si on prend des vidéos qui à l’inverse ont fait beaucoup de vues je ne m’étais jamais dit que ça ferait autant de vues que ça… j’ai beaucoup, beaucoup de mal à prédire le succès des vidéos.

 

Leslie Lamport a émis l’idée que dans un tiers des publications scientifiques mathématiques il y avait au moins un théorème faux.

 

J’ai envie de revenir sur l’histoire du peer review. Est-ce que tu penses que ce système est trop rigide ? Dans sa vidéo sur les sources Hygiène Mentale valorise beaucoup les publications scientifiques parce qu’il explique que la revue par les pairs c’est quelque chose qui permet de sécuriser la qualité de l’information. Est-ce que tu penses qu’à l’inverse ça peut aussi être un problème ?

Oui ! Je pense qu’on a tous du mal avec les reviewers quand on est chercheur, c’est toujours compliqué. Le système de review est très compliqué parce que ça prend beaucoup de temps, j’ai eu des papiers qui ont mis trois ans à être publiés. Il y a des trucs un peu plus accélérés mais même quand ça ne prend « que » six mois c’est trop long. Sur cette question l’informatique prend un peu d’avance par rapport à d’autres domaines, il existe des systèmes où le peer review vient après la publication, par exemple on rend l’article accessible en ligne et les gens peuvent le commenter. En informatique tout va tellement vite que s’il y a une bonne idée c’est mieux de la rendre accessible le plus vite possible et d’autres pourront construire dessus. Un article que j’ai cité parce que je le trouvais vraiment génial a mis cinq ans à être publié, et en gros la revue a fini par devoir le publier parce que l’article était déjà trop cité. Il y avait déjà une vingtaine de citations parce qu’il était sur Arxiv. En informatique et dans le monde actuel où tout va très vite, c’est compliqué le système de peer review, on a tous eu des problèmes avec. Sur trois reviewers tu en as deux qui disent que c’est OK et le troisième qui dit que ton travail c’est de la merde et le papier passe pas, ça arrive très régulièrement.

 

Science4All IA 6 la logique ne suffit pas
Explorer l’intelligence artificielle c’est aussi questionner notre propre façon d’interpréter le monde, comme dans cet épisode de Science4All intitulé « La logique ne suffit pas ».

 

Et puis il y a aussi des questions d’ego parce que le scientifique, si rigoureux qu’il soit dans son laboratoire, reste un être humain. Il y a de la compétition, il peut y avoir de la jalousie et des biais.

Je dois dire qu’en mathématiques et en informatique on ne juge pas de la vérité ou de la qualité informationnelle d’un article. Ce qu’on juge c’est « est-ce qu’il va être pertinent, est-ce qu’il vaut le coup ? » en d’autres termes « est-ce qu’il mérite une publication ? ». Donc le système est un peu différent déjà, vérifier les preuves ce n’est pas la priorité du peer review en maths et en informatique. Dans ces domaines il y a de nombreux papiers qui sont publiés alors que les preuves sont fausses. Le prix Turing Leslie Lamport a émis l’idée dans une conférence à l’Institut Henri Poincaré que dans un tiers des publications scientifiques mathématiques il y avait au moins un théorème faux. Donc je ne pense pas qu’on puisse dire que le peer review empêche les fautes, et je ne pense pas que ça soit optimal dans la manière de propager le savoir, le savoir fiable. Mais c’est toujours mieux que de ne pas le propager du tout.

 

C’est un vrai paradoxe de la vulgarisation. Toi tu as fait de la recherche dans le cadre de ton doctorat, mais certains vulgarisateurs ne sont pas des chercheurs. Pourtant, publier des études est un métier à part entière et on a besoin des vulgarisateurs comme chaînon intermédiaire entre les scientifiques et le public parce que sinon on ne se parle pas.

Je crois que c’est vraiment un truc qui manque aujourd’hui parce qu’il y a de plus en plus de recherches, de plus en plus de publications. Il y a de plus en plus de choses à lire mais le langage est souvent très technique et dirigé envers les experts parce que si on veut publier ce sont les experts qu’il faut convaincre et non un panel plus large. Je pense qu’il y a un gros effort à faire, expliquer ce que l’on sait, expliquer ce qui a été publié au cours des trois dernières années, en faire une synthèse compréhensible. Aujourd’hui c’est un métier qui n’existe pas vraiment.

 

D’ailleurs tu as pris position en faveur d’un financement public de la vulgarisation. Est-ce que tu ne crains pas – plusieurs associations caritatives s’en sont déjà plaint – que le revers de la médaille s’il y a un financement public c’est le risque qu’il y ait des tabous, des pressions sur les vulgarisateurs.

Oui, c’est clairement un danger, mais c’est exactement le même problème qu’avec le financement de la recherche. Je pense qu’il faut financer la vulgarisation comme on finance la recherche, parce que l’enjeu est énorme. C’est une question fondamentale de rendre du savoir compréhensible, ce qui va permettre à des startupeurs ou à d’autres personnes de reprendre ces innovations et de les utiliser. Je ne serais pas forcément pour me financer moi parce que je suis déjà employé mais on a vraiment besoin de gens qui font l’intermédiaire et du coup il faut un financement de cet intermédiaire.

 

Si on commence à réfléchir sur la démocratie et les sciences sociales, ça fait beaucoup de bien se sortir de son microcosme et d’essayer de voir comment ça se passe ailleurs.

 

En parlant de financement, tu es employé par l’EPFL mais j’ai vu que tu avais ouvert un Tipee pour Science4All. Est-ce que tu dissocies les revenus, par exemple en réservant ce qui vient du Tipee au matériel vidéo ?

Non, je suis absolument pas transparent sur ce que je fais de cet argent (rires). Le Tipee c’est vraiment « si vous voulez me donner de l’argent je suis prêt à l’accepter » mais je fais peu de demande, et je ne dépends pas de cet argent. Pour moi c’est littéralement un tip.

 

C’est vraiment un pourboire basé sur l’enthousiasme.

Oui, sur ma page Tipee c’est même écrit « j’ai actuellement la chance d’avoir un job très bien payé à l’EPFL. Je ne suis absolument pas dans le besoin. N’hésitez donc pas à plutôt donner votre argent à des créateurs qui le méritent tout autant (voire plus) que moi ! ». Du coup je me permets de ne pas faire un bilan comptable de la chaîne comme a pu le faire Stupid Economics. Je suis très mauvais avec tout ce qui est papier administratif, c’est vraiment un travail que j’ai pas envie de faire. Il faut se rendre compte que c’est du boulot en plus de gérer des comptes, et parfois beaucoup de boulot.

 

Le secret de ma productivité c’est la volonté permanente d’en faire le moins possible, d’optimiser tout ce qui peut être optimisé.

 

Je partage ta phobie administrative (rires). Au-delà des maths, tu as posté plusieurs vidéos réalisées pendant que tu étais en randonnée, dans l’Atlas marocain notamment. Tu voyages beaucoup ?

J’adore la rando ! Je trouve qu’il y a pas mal de similarité avec les mathématiques dans ce sentiment de liberté qu’on peut avoir. Je voyage beaucoup, en tout cas j’ai beaucoup voyagé, c’est un truc que j’apprécie énormément et qui fait vraiment partie de l’apprentissage, surtout si on commence à réfléchir sur la démocratie et les sciences sociales, ça fait beaucoup de bien se sortir de son microcosme et d’essayer de voir comment ça se passe ailleurs.

 

Je trouve que tu es super productif. À quoi ressemble ta journée type si tu en as une ?

C’est assez variable. Je n’ai pas l’impression d’être particulièrement productif au quotidien, j’ai l’impression de toujours dormir et de toujours être trop fatigué pour travailler (rires). Après c’est vrai que quand je vois ce que j’ai fait je suis quand même content du travail accompli. Le secret de ma productivité c’est la volonté permanente d’en faire le moins possible, d’optimiser tout ce qui peut être optimisé. C’est pour ça que je fais des vidéos avec peu d’animation ou de trucs compliqués à faire parce que ça prend trop de temps. Si je peux faire la vidéo avec 90 % de la qualité que ça aurait pu avoir mais dix fois moins de temps je n’hésite pas une seconde. La paresse c’est l’outil premier du mathématicien et de l’informaticien ! On cherche toujours à faire le plus simple, le court possible. L’abstraction mathématique consiste à résoudre un cas général très abstrait plutôt que chaque petit problème particulier de façon individuelle, et puis après on donne cette abstraction aux physiciens qui en font des choses concrètes. Je caricature un peu mais c’est ça l’idée.

 

Tu t’ennuyais à l’école ?

Oui. Je n’étais pas un élève très « premier rang », à toujours travailler à fond. J’avais développé un jeu de penalty sur ma calculatrice, on faisait des tournois au fond de la classe en cours de français. Je n’étais pas très sage.

 

Quand tu es arrivé à polytechnique, tu as ressenti une bouffée d’oxygène ou c’était le prolongement du lycée ?

Après le lycée j’ai fait deux années de classe préparatoire, c’est surtout là qu’on travaille beaucoup. Les élèves polytechniciens pensent avoir fait le plus dur en rentrant à Polytechnique et du coup ne foutent plus rien en école, et je n’étais pas une exception à cette règle. En école préparatoire j’avais dix heures de maths par semaine et c’est là que je suis vraiment tombé amoureux des maths. C’est là qu’on commence à voir la rigueur mathématique, qu’on commence à oublier ce qu’on manipule et qu’on commence à s’intéresser aux définitions, aux théorèmes, à la manipulation abstraite, à l’algèbre. C’est là qu’on découvre vraiment l’élégance mathématique, on peut avoir des preuves d’une ligne qui sont parfaitement limpides et qui mettent des heures à être élaborées. Et là par contre j’ai vraiment adoré.

 

C’est paradoxale parce que la prépa c’est l’enfer pour les faignants, tu ne peux pas échapper à la masse de travail qu’on te donne, mais toi tu l’as bien vécu ?

Parce que j’ai aimé le travail qu’on m’a donné à faire. C’était très mathématique et très beau, il y avait beaucoup de réflexion, peu de choses à apprendre contrairement à la physique. Beaucoup de compréhension fondamentale à avoir, et ça j’adorais.

 

Je suis obligé de poser cette question en tant que coach : à côté de la rando et des voyages est-ce que tu as des routines d’hygiène de vie ?

Je joue au foot, j’ai quelques activités sportives à gauche à droite. Mais je ne suis pas un si grand sportif que ça même si j’adore vraiment la rando et que ça peut être un truc vraiment intense. En fait ce qui est cool à Lausanne c’est que c’est une petite ville, du coup je vais au boulot en vélo.

 

Pas d’activité artistique à part les maths ?

Si, je fais aussi de l’improvisation théâtrale.

 

Dans ta FAQ tu disais avoir commencé à écrire un livre, mais que tu avais abandonné à cause du temps de latence des feedbacks. Tu as toujours ce projet et cette envie ?

Oui, pour tout te dire j’ai fini d’écrire un livre sur le bayésianisme. Je suis toujours en train de chercher un éditeur mais ça va sortir.

 

Comment tu vois ton avenir pour les deux, trois prochaines années ?

Il se passe un truc assez incroyable sur Youtube avec toute cette vulgarisation, il y a des gens vraiment incroyables et du matériel qui n’existait pas il y a deux ans, beaucoup de contenu de qualité qui est en train d’émerger, c’est vraiment génial. C’est un milieu que j’adore et j’espère continuer à faire partie de ces gens-là. Je compte aussi continuer à faire de la vulgarisation à l’EPFL. Je suis très au contact de la recherche, j’assiste à beaucoup de séminaires de recherche, je parle souvent avec des chercheurs, c’est un truc que j’apprécie beaucoup. Je ne prévois pas trop de bouger dans les deux ans à venir. J’ai un peu mon job de rêve donc je compte le garder.

 

En préparant les vidéos Youtube et la vulgarisation  j’ai acquis un ensemble de connaissances que je n’aurais pas pu acquérir si j’avais été dans mon entreprise ou dans le monde de la recherche.

 

Tu disais avoir connu une période de chômage après ton post-doctorat et avant l’EPFL ?

Je ne touchais pas le chômage mais j’étais effectivement sans emploi. Je voulais me lancer vraiment sur Youtube, j’en avais un peu marre de la recherche. Je sentais qu’il y avait un besoin de parler du big data et de l’intelligence artificielle (en gros c’est la même chose). Donc j’ai pris six mois pour lancer ma chaîne et beaucoup lire. Il me semble que tu as fait une vidéo dans laquelle tu expliques que la plupart de ce que tu as appris ce n’était pas à l’école, et moi c’est pareil, le gros de ce que j’ai appris c’est en préparant les vidéos Youtube et la vulgarisation à venir où j’ai pu m’intéresser à tellement de choses. Il y a tellement de choses à découvrir, je pense que j’ai acquis un ensemble de connaissances que je n’aurais pas pu acquérir si j’avais été dans mon entreprise ou dans le monde de la recherche. C’est vraiment génial, et ça continue, il y a encore beaucoup de choses que j’ai à découvrir et je trouve ça génial de me dire que mon job c’est d’explorer tout ça.

 

Est-ce que ça serait envisageable pour toi, en tant que mathématicien et informaticien, d’être consultant pour des startups afin de les aider à développer des produits ou des algorithmes ?

Ce ne serait pas mon job de rêve. Si je ne peux pas faire uniquement de la vulgarisation c’est quelque chose auquel je songerais, mais si je suis trop proche du côté concret appliqué j’ai peur de ne pas avoir le temps ou l’envie de prendre le recul pour m’intéresser aux trucs fondamentaux. Ce qui m’excite ce sont les trucs très fondamentaux, très théoriques, qu’est-ce que l’intelligence artificielle, et ces questions sont tellement sans application directe qu’elles sont laissées de côté et très rapidement et on ne s’y intéresse pas.

 

Pour finir, une question que j’ai piqué à l’équipe de Thinkerview : un message pour les générations futures ?

Waow… bah déjà vous les générations futures je suis curieux de savoir comment vous vivez. Je pense que le monde va beaucoup changer et je pense que c’est intéressant pour vous d’imaginer le monde dans lequel on a vécu, cette civilisation tellement primitive par contraste avec votre monde.

 

Regarder le passé pour en tirer des enseignements ?

Non, je ne pense pas qu’il y ait beaucoup d’enseignements à tirer du passé pour des générations très éloignées, mais c’est marrant d’imaginer un univers vraiment différent, par exemple si cela interpelle les générations futures que nous vivions sans IA, dites vous qu’à une époque il n’y avait même pas internet ! Posez-vous des questions. Je ne sais pas quelles seront les questions intéressantes dans si longtemps, peut-être que le concept de hooliganisme politique aura disparu !

 

Si vous devez regarder un seul épisode de Science4All, optez pour celui sur le hooliganisme politique. Je vous invite cependant à regarder la série Démocratie dans son intégralité.

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