Leçons de vie punks - Black Flag chez Mike Muir - crédits Glen E Friedman

Leçons de vie punks

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Tu n’écoutes pas de punk mais tu n’as pas pu t’empêcher de penser aux Béruriers Noirs en lisant le titre de cet article ? Tu penses qu’on va parler des Sex Pistols et faire l’apologie de l’anticapitalisme* ? Eh bien, non. L’épithète se plaçant avant le nom qu’il qualifie dans la grammaire anglaise, je vais partager avec toi ma passion pour le hardcore punk, plus communément appelé hardcore. Prenons ensemble une grande inspiration et observons comment nous pouvons construire des ponts entre développement personnel et musique très énervée.

* Cela serait cocasse puisque les Sex Pistols étaient pour Malcolm McLaren le plus sûr moyen de vendre de la sape.

 

Les 2 % comptent

Le cerveau humain aime se simplifier la tâche à grand coup de biais cognitifs et la généralisation abusive en est un des plus fameux. Les pourcentages ont pourtant un sens : 98 % ce n’est pas 100 %. Les généralisations économisent notre énergie cognitive, mais les généralisations sont fausses. Le punk a beau être une musique majoritairement blanche au même titre que le metal et le hard rock, le groupe le plus influent de toute l’histoire du hardcore est un groupe de rastas noirs. Les Bad Brains, musiciens virtuoses partis du jazz pour finalement exploser les standards de la musique punk, ont inspiré toute la scène hardcore de Washington DC et avec elle le reste des États-Unis. Rien que ça.

Le hardcore était hors norme dès la naissance. Rappelez-vous que les exceptions ne confirment jamais la règle, et que dans les petites niches statistiques se cachent peut-être les gens qui vont révolutionner un courant artistique, intellectuel ou économique. Les gens normaux ne changent pas le monde.

 

Leçons de vie punks - Bad Brains en concert au CBGB en 1982
Les Bad Brains en concert au mythique CBGB de Manhattan, en 1982. OVNI culturel, ils seront les parrains de deux autres groupes majeurs de Washington DC, Black Flag et Minor Threat, et auront une influence indélébile sur la scène new-yorkaise. En 2017 Ricky Singh, guitariste des géniaux Backtrack, classait les Bad Brains parmi ses cinq groupes new-yorkais préférés alors qu’ils ne sont même pas originaires de la ville (et qu’il le sait).

 

L’agressivité est positive

Scott Vogel, chanteur très énervé du groupe californien Terror – était-ce une bonne idée de choisir ce nom en matière de SEO ? – est connu pour ses tirades motivationnelles plus ou moins absurdes durant les concerts. Parmi ce que les fans de Terror ont coutume d’appeler des « vogelisms » revient régulièrement la notion de « positive agression ».

Le hardcore est une musique volcanique. La rage, la colère, la fureur [insérez ici votre dictionnaire des synonymes] en sont les moteurs. Dans notre société extrêmement ambivalente vis-à-vis des émotions, toute forme d’agressivité est jugée déplacée, pointée du doigt. Mais cette agressivité, c’est aussi l’énergie qui a permis au groupe new-yorkais Sick of It All de réaliser onze albums studio et de tourner en Asie, en Russie, en Australie, en Amérique du Sud et en Europe au cours d’une carrière longue de plus de trente années.

La colère est un puissant moteur. Judicieusement canalisée, elle se révèle constructive. La rage est un de mes moteurs, que ce soit en matière de création artistique, de sport ou d’entrepreneuriat. Elle m’anime à l’instant même où j’écris ces lignes. Vous avez le droit d’être en colère. Tâchez d’utiliser cette fureur pour construire, aider, grandir et créer.

 

 

Élitisme et autodétermination

Steven Blush, auteur du quasi ethnologique American Hardcore : A Tribal History explique la différence entre le punk et sa version hardcore en ces termes : « The Sex Pistols were still rock’n’roll… like the craziest version of Chuck Berry. Hardcore was a radical departure from that. It wasn’t verse-chorus rock. It dispelled any notion of what songwriting is supposed to be. It’s its own form ».

Même les Ramones étaient lents comparés aux Bad Brains. Le hardcore se torcha poliment avec un certain nombre de standards, et pas uniquement par la durée expéditive des morceaux (35 secondes pour Spray Paint de Black Flag, qui dit mieux ?). Le genre porte son lot de mélanges improbables, des Bad Brains insérant des compositions reggae entre deux missiles punk à Hüsker Dü expérimentant des sonorités folk et psychédéliques. Je ne parle pas d’autodétermination au sens politique, mais au sens de « la possibilité pour un individu de choisir librement sa conduite et ses opinions, hors de toute pression extérieure » (Encyclopédie Universalis). En plus d’envoyer paître les conventions musicales, Ian MacKaye popularisa un état d’esprit de rébellion intelligente et constructive, notamment en refusant de consommer drogues et alcool, de manger de la viande et d’avoir des relations sexuelles consuméristes.*

* Philosophie précisément baptisée « straigh-edge » d’après une chanson de Minor Threat. Je mange de la viande et je n’ai rien contre le casual sex mais il est intéressant de noter un tel message au sein d’une scène qui, parce qu’elle concernait surtout la jeunesse urbaine, portait son lot de nihilisme et de violence.

 

L’intensité du hardcore en fait de facto une musique élitiste. Cette intensité découle d’une intransigeante recherche d’authenticité qui nécessitait un affranchissement des codes existants. Dans le hardcore, tout est plus intense, comme ce sera le cas plus tard dans le death metal. Personne ne s’accomplit dans le conformisme. Brisez les règles si elles vous limitent, refusez la médiocrité ambiante et bâtissez votre réalité.

 

Leçons de vie punk Minor Threat et Black Flag s'affranchissent des codes
Vous trouverez des gens pour affirmer que le punk est une musique égalitariste : pas besoin d’être fin technicien, il suffit de prendre une guitare et de jouer. Quand Minor Threat et Black Flag enregistrèrent leurs premiers disques, ils ne se contentèrent pas de « jouer ». Ils poussèrent l’intensité musicale à des années lumières de la norme en vigueur, conjuguant ainsi maîtrise instrumentale et mépris des conventions. Un acte d’autodétermination artistique qui influence encore la musique 40 ans après.

 

Vous n’êtes pas seuls mais soyez autonomes

Comme tout phénomène musical générationnel, le hardcore possède une dimension collective, mémétique. Connaissant ma défiance à l’encontre des groupes, vous pourriez être surpris que je propose des enseignements à tirer de ce mouvement. Rappelons que même les plus solitaires des introvertis ne peuvent pas survivre seuls, l’espèce humaine étant fondamentalement grégaire. Sans ce grégarisme nous n’aurions pas atteint le niveau technologique qui est le nôtre à l’échelle planétaire, ce même niveau de développement qui vous permet de consulter cet article sur les internets.

 

Il n’est pas question ici de promouvoir l’inféodation à un ou plusieurs groupes. Je tiens à le rappeler : même si le nombre de relations amicales d’une personne semble être inversement proportionnel à son intelligence nous avons tous besoin de nous relier à des gens avec qui nous pouvons nous connecter humainement. Le hardcore a offert une communauté à des jeunes qui se sentaient orphelins – littéralement ou métaphoriquement. Une communauté qui se transforme en communion palpable lors du concert d’adieu de Have Heart.

 

Cette connexion est à mettre en balance avec la mentalité Do It Yourself inhérente à la scène hardcore des origines. Ian MackKaye créa son propre label pour préserver la liberté de Minor Threat et Mike Muir fit de même pour Suicidal Tendencies. Dans le cas du pluridisciplinaire Henry Rollins, dont le parcours est une leçon de prise de risque à lui seul, le label musical fait également office de maison d’édition littéraire. Trouvez ces personnes avec qui connecter et soyez attentifs à votre liberté, car l’autonomie est ce qui permet d’agir pleinement dans le monde.

 

Les coachs adorent parler de « brûler les ponts ». Henry Rollins l’a fait.

 

 

Vous ne plairez jamais à tout le monde

Tandis que les Bad Brains furent interdits de concert dans le district de Washington, Suicidal Tendencies fut interdit de concert à Los Angeles. Toujours en Californie, Black Flag ne connut certes pas d’interdiction officielle mais des descentes de police régulières avec jusqu’à trois émeutes en une semaine de concerts. Une adversité qui n’arrêta pas le stakhanovisme de ces membres, le groupe donnant plus de 168 concerts pour la seule année 1984. Le vie est une fête, mais c’est aussi une guerre.

Sortir de la masse, c’est se mettre en danger. La majorité des gens veulent être invisibles. Pour emprunter à Jordan Peterson sa parabole des zèbres, les rayures ne protègent pas l’équidé des prédateurs en le camouflant dans le décor mais en rendant chaque individu impossible à distinguer d’un autre lorsque les zèbres fuient en groupe. En étant à l’extérieur du groupe, l’individu devient identifiable et le prédateur peut verrouiller son attaque sur cette cible bien distincte. Sortir de la masse par vos idées, votre talent ou votre créativité, ce n’est pas prendre le risque d’être peut-être critiqué un jour, c’est avoir la certitude de devoir faire face à l’adversité.

 

Leçons de vie punks Suicidal Tendencies ou comment être indifférent aux critiques
Suicidal Tendencies. De son code vestimentaire improbable à ses paroles alternant introspections dépressives et hymnes à l’indépendance, Mike Muir incarne l’autodétermination : l’opinion des autres, il s’en fout. La conséquence de cette imperméabilité aux avis extérieurs, c’est que l’univers de Suicidal est unique. Excellent gestionnaire du groupe dont il est le seul membre permanent, Muir s’entoure de musiciens talentueux et vend des tonnes de merchandising aux quatre coins de la planète. Depuis 1983, le credo qu’il expose quand on l’interroge est toujours le même : la vraie folie c’est de se laisser domestiquer. « Si vous faites un travail que vous n’aimez pas, vous serez au moins deux fois plus mauvais que votre voisin, prenez vos responsabilités et faites ce qui compte pour vous ».  Le croisement ultime entre libre-penseur abstentionniste, homme d’affaire et citoyen du monde.

 

 

Leçon de vie : vous allez vieillir. Peut-être.

La vitalité de cette disruption musicale qu’est le hardcore pourrait être une incitation à brûler la chandelle par les deux bouts. Bientôt 40 ans après l’éclosion du genre, les vieux héros de la première vague accusent les signes du temps de façons diverses. D’anciens membres de Black Flag se produisent sous le nom de FLAG et donnent une leçon de flamboyance aux groupes plus jeunes, tandis qu’à l’autre extrémité du spectre sanitaire plusieurs membres des Bad Brains ont de graves problèmes de santé. Né en 1961, Henri Rollins se consacre désormais au spoken word et à la littérature parce qu’il ne s’estime plus capable d’atteindre les exigences qu’il se fixe en matière de prestation musicale. Né en 1962, le végétarien John Joseph écrit lui aussi des livres mais monte encore sur scène avec plusieurs groupes en plus de préparer son quatrième triathlon Iron Man. Les légumes, ça conserve.

 

Si nous survivons, nous vieillirons. J’aime l’éthique sans concession du hardcore des origines. J’aime les évolutions musicales que le genre a pu connaître, l’énergie teintée de hip-hop de Biohazard ou la folie post-hardcore de Converge et Neurosis. Je reconnais aussi que, comme souvent quand un courant artistique dépasse une masse critique, la créativité y concerne désormais une minorité de musiciens et le suivisme une majorité de pigeons plus ou moins savants imitant les codes du genre dans un sordide mélange de consumérisme et de besoin d’appartenance. J’aime cette musique, ce qu’elle a été et ce qu’elle peut encore être. Mais les sourires édentés d’anciens musiciens un peu trop bagarreurs ou la mort précoce de Peter Steele nous invite à distinguer fureur créatrice et autodestruction.

 

Lorsque l’on demande à Armand Majidi, batteur de Sick of It all, quel est le conseil qu’il donnerait aux jeunes générations, il répond « keep the violence out of your life ». Nous vieillirons peut-être, alors tâchons de le faire avec l’autodiscipline de John Joseph. L’équilibre est peut-être dur à trouver tant exprimer sa singularité revient à se mettre en danger dans une société médiocre, mais le jeu en vaut la chandelle. Comme le dit si bien Ian MacKaye, « be rebellious but don’t destroy yourself ».

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