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La diète informationnelle de Tim Ferris, ou l’art d’allier bien-être et efficacité

En 2007 Timothy Ferris publie un livre qui bouleversera durablement le paysage du développement personnel et de l’entrepreneuriat. Ce livre, vendu à plus d’un million d’exemplaires à ce jour – 1 350 000 pour être précis – est le bien nommé La semaine de 4 heures. Tout ce que vous vendent les webmarketeurs en matière d’autonomisation de revenus, de e-business, de dématérialisation de contenu et d’infopreneuriat vient de là. Moi-même, à la lecture de l’ouvrage j’ai ressenti deux grandes émotions. D’abord, un immense enthousiasme face à une boite à outils qui allait me permettre de changer de vie. Ensuite, un immense soulagement devant le témoignage d’un entrepreneur qui comprenait l’absurdité du modèle économique dominant et la mort intérieure promise aux prisonnières et aux prisonniers d’un salariat absurde ou d’un entrepreneuriat chronophage.

Précision importante, mon enthousiasme et ma joie ne me firent pas pour autant perdre mon esprit critique, car le livre de Ferris est critiquable en plusieurs points, y compris dans sa forme. Le but du présent article étant de traiter ce que Ferris appelle la « diète d’information » je ne livrerais pas ici une analyse approfondie de l’ouvrage dans sa globalité.

Pour résumer son angle d’approche à celles et ceux qui le découvraient en ces lignes, Ferris promeut une pratique entrepreneuriale (ou, le cas échéant, salariale) rationalisée et optimisée en tous points, y compris au niveau du bien-être humain. Considérant tout ce qui gaspille le précieux temps d’un travailleur, il propose de multiplier la productivité par 10 pour travailler 10 fois moins à salaire égal. Plus tard il fera remarquer que cette optimisation permet à ceux qui le souhaiteraient de continuer à travailler à temps plein pour gagner 10 fois plus, et bien sûr l’éventail des combinaisons entre la semaine de 4 heures et de celles de 40 heures est à la discrétion de la personne qui s’engage dans ce processus révolutionnaire.

Ce qui est particulièrement intéressant compte-tenu de cette approche très rationnelle, c’est que Ferris incite également ses lecteurs à changer leur mode de vie pour profiter du temps dégagé. Au lieu d’attendre une hypothétique retraite ou de vouloir accumuler des montagnes d’or, Ferris prône ainsi une forme de sobriété – à travers le nomadisme digital notamment – et insiste sur l’importance de vive une vie gratifiante au lieu de mettre sa vie au service du business. C’est donc un livre qui peut à la fois être vu comme une incitation à l’optimisation permanente des processus de production, avec toute la froideur que l’on pourrait y prêter, mais également comme une promotion de la décroissance et de la recherche du bien-être intérieur. Une jonction improbable mais finalement pétrie de bon sens entre une attitude orientée résultat et la reconnexion à une douceur de vivre perdue depuis la course à la productivité de la révolution industrielle

Ceci posé, intéressons-nous enfin à ce qui fait le titre de cet article, la diète informationnelle.

Une diète de l’information ?

« Diète de l’information », c’est le titre qu’a choisi Ferris pour le chapitre qui nous intéresse. Évidemment, nous savons tous ce que signifie « se mettre à la diète ». Sans me perdre dans des considérations diététiques, je voudrais rappeler un élément important : « se mettre à la diète » signifie de façon usuelle que, pour diverses raisons, une personne réduit la quantité d’aliment qu’elle consomme, et/ou en exclut certaines catégories tels le sucre, l’alcool, les produits animaux, les aliments transformés ou que sais-je encore. Cette diète, sauf maladie chronique, est temporaire. Or, étymologiquement, le mot diète vient du latin dies (jour) et désigne à l’origine un style d’alimentation permanent. Les lions ont une diète carnivore, et les vaches ont une diète herbivore.

Alors, la diète informationnelle est-elle un style de vie, une manière de consommer l’information dans l’absolu, ou bien une réduction temporaire des informations ? Et bien dans l’idéal ce devrait être une réduction permanente et durable des informations que vous consommez, mais nous savons que « idéal » rime rarement avec « réalité ». Quel que soit l’hygiène que vous arriverez à adopter, voyons ce qui légitime la pratique de la diète informationnelle.

L’ère informationnelle c’est de la balle, ne nous la tirons pas dans le pied

J’ai eu l’occasion de le dire dans mon article les créateurs ont besoin de silence : je suis ravi de vivre à l’ère informationnelle. Une connexion internet, trois clics et me voilà en train d’assister à une conférence de Marshall Rosenberg. Cette orgie informationnelle présente cependant deux inconvénient majeurs.

Le premier de ces inconvénients, c’est la quantité. En 2015 une étude de Microsoft montrait que la capacité moyenne de concentration des adultes était désormais de 8 secondes – inférieure à celle d’un poisson rouge donc – contre 12 secondes en 2000. Les explications de cette chute drastique de notre capacité de concentration sont sans doute liées à la banalisation des appareils mobiles connectés, ainsi qu’à la multiplication des interruptions – si vous n’avez pas désactivé la notification sonore sur Facebook vous voyez de quoi je parle, et il est urgent d’agir.

Bien sûr, d’aucuns rétorqueraient que même si notre temps de concentration moyen baisse, cela ne nous empêche pas de profiter des joies de l’ère informationnelle. Oui, mais voilà : l’étude organisée par Microsoft n’est qu’un élément du paysage que je dessine avec vous. Le psychologue Anders Ericsson s’est fait une spécialité d’étudier l’expertise, et notamment l’impact de ce qu’il nomme « deliberate practice », l’entraînement en état de concentration maximale. Qu’est-ce qui distingue les meilleurs, les prodiges, les experts dans leur domaine – sportif, artistique, intellectuel – des autres pratiquants ? Indépendamment des environnements culturels et des prédispositions génétiques, Ericsson affirme que les experts font des sessions d’entraînements deux fois plus longues que ne le font les amateurs, à raison de 90 minutes contre 45, avec parfois des piques à 120 minutes non-stop. Or, ces mêmes experts, toujours d’après Ericsson, feraient deux ou trois sessions par jour, jamais plus. Ainsi, les « experts » s’entraînent six heures par jour. Un chiffre intéressant au regard de la norme française en matière de durée du travail salarial…

Plutôt que d’essayer d’accorder les résultats de Microsoft avec ceux d’Ericsson – car ils peuvent paraître paradoxaux – je m’en sers pour rappeler cette réalité que les fantasmes de toute-puissance du coaching productiviste tendent à nous faire oublier : notre capacité de travail est limitée. Cet article traitant de la diète informationnelle, je prends des exemples accès sur la concentration et les facultés intellectuelles, mais il en va de même pour les capacités physiques et en vérité la concentration est autant une aptitude intellectuelle que physique (essayez de faire votre travail après une nuit blanche si vous avez un doute, et que ce travail soit physique ou non comparez votre efficacité avec ce que vous accomplissez d’ordinaire après une bonne nuit réparatrice).

La capacité de travail, et donc d’attention, combinée l’inflexible écoulant du temps – une journée fera toujours vingt-quatre heures – se heurte de plein fouet à la quantité phénoménale d’information mise à notre disposition d’êtres humains hyper-connectés. Il faut donc trier. Car c’est là le second inconvénient de cette ère informationnelle : la qualité. Quand bien même nous nagerions dans les informations pertinentes, nous manquerions de temps pour les traiter, mais il suffit de regarder l’onglet tendance de Youtube pour réaliser que c’est loin d’être le cas. Notons que l’onglet « tendances » n’est peut-être pas ce qu’il y a de pire comparé au contenu fondamentalement anxiogène des journaux télévisés. Après une demi-heure consacrée aux guerres, génocides, épidémies et autres réchauffement climatiques fort éloignés de votre quotidien – à moins que vous travailliez dans l’humanitaire ou résidiez dans un pays francophone non occidental – vous aurez néanmoins droit à la brève insolite supposée adoucir la potion aigre avec laquelle on vous aura gavé-e-s. On ne peut nier les événements dramatiques qui se produisent sur la planète, mais il est de ces catastrophes comme des élections : s’informer consiste à vérifier le résultat des votes, pas à s’infliger trois heures de soirée électorale.

De l’hygiène à l’efficacité

Pratiquer une diète informationnelle, c’est d’abord se rappeler la loi de Pareto : 20 % des contenus consommés (ou 20 % du temps consacré à ces contenus) nous donne 80 % des informations utiles.

Exemple concret, ma soirée du dimanche 7 mai 2017. J’ai vaqué à mes occupations constructives puis, à vingt heures moins quelques secondes, ai jeté un coup d’œil au direct de France Info sur Youtube. Trente secondes plus tard, informé des premières estimations, j’ai fermé l’onglet. Environ une heure plus tard, j’ai ouvert le même direct et – par pur hasard – suis tombé sur la mise en scène organisé par Macron et son équipe au Louvre. Je l’ai vu marché seul au son de l’Ode à la joie, j’ai écouté ses cinq ou six minutes de discours, et ai ensuite définitivement désinvesti les « informations » pour me consacrer à Pensée Arborescente, à mon prochain disque et à mon yoga du soir. Pendant ce temps là des milliers de personnes ont perdu du temps à écouter les analyses inutiles de vieux briscards du carriérisme électoral et de journalistes fats cherchant à meubler le temps d’antenne pour garder captif l’attention des téléspectateurs. A votre avis, qui a perdu sa soirée et qui l’a optimisé, à la fois en matière de productivité et de bien-être ?

Pour finir de filer la métaphore, si vous êtes passionné-e-s de politiques, il est légitime que vous souhaitiez vous informer plus en profondeur sur les résultats de telle ou telle élection. Mais pour cela il y a la presse écrite, à consulter à tête reposée, le lendemain du vote proprement dit voire plusieurs jours après afin de bénéficier d’analyse de fond plutôt que de remplissage à chaud.

Car diète informationnelle n’est pas synonyme d’autarcie. Il s’agit d’optimiser notre usage des ressources trop nombreuses que nous avons à notre disposition. Pour en revenir à Tim Ferris, dans La semaine de 4 heures il précise lire « le tiers d’un magazine pro (Response) et d’un magazine économique (Inc.) par mois », le tout pour un total de quatre heures. Gardez en tête que la loi de Pareto est à l’œuvre dans les ouvrages ou les podcasts que vous consultez. Lorsque vous lisez un livre de non-fiction, 80 % des informations contenues dans le livre vous sont déjà connues, à moins qu’il s’agisse de votre première lecture concernant un champ qui vous est totalement nouveau. Lorsque vous écoutez ou regardez un podcast, par exemple ma vidéo sur les scrupules qui vous empêchent d’accomplir vos projets, 20 % du contenu vous marquera et vous apportera des outils utiles, indépendamment du soin apportée à la qualité globale du contenu. Et ceci vaut tout autant pour le podcast de cinq minutes ou la conférence de deux heures. Bien sûr, il y a aussi des contenus dont la qualité est tellement faible que s’ils vous apportent 5 % d’information intéressante vous pourrez vous estimer chanceux. Dans ce genre de cas, il faut savoir abandonner.

Dans leur Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois montrent comment les biais d’engagement peuvent nous amener à perdre une soirée devant un mauvais film au lieu d’en arrêter le visionnage. On retrouvera la même situation expliquée en théorie des jeux par le « jeu des enchères » : avoir investi trente minutes dans un film dont on constate qu’il ne nous satisfait pas nous pousse paradoxalement à rester devant dans l’espoir de réussir à rentabiliser ces trente minutes déjà investies. Evidemment, cela ne fonctionne jamais. La diète informationnelle, c’est apprendre à abandonner une lecture ou un visionnage dont on a finalement la certitude qu’il sera inutile. C’est peut-être une des actions les plus dures à poser quand on veut faire preuve de rigueur intellectuelle : comment critiquer un ouvrage de façon argumentée s’il nous est tombé des mains ? A moins d’être critique littéraire, il est bon d’apprendre à faire confiance à votre ressenti face à l’expérience informationnelle que vous vivez. Dans le cas contraire, vous vous retrouverez comme moi il y a six ans, en train de lire Le moine qui vendit sa Ferrari dans son intégralité pour découvrir à la fin ce que vous pressentiez depuis le début, à savoir que ce livre est un ramassis de lieux communs.

Ferris ne nous incite pas à nous couper du monde, mais plutôt à nous couper des parasites. A chercher le nectar de l’information plutôt que le frelaté. Une fois encore, je tiens à souligner que malgré les polémiques générées par son livre – externaliser son secrétariat en Inde, est-ce éthique ? – son approche réconcilie la recherche d’efficacité « à l’américaine » avec une recherche de bien-être plus évoluée, bien-être qui ouvre la porte à une reconnexion à soi-même, à ce qui épanouit plutôt qu’à se qui entrave et assèche. Avoir une hygiène informationnelle, c’est libérer du temps et de l’énergie, les deux richesses les plus précieuses pour l’être humain, en évitant de se perdre dans l’inutilement négatif et dans l’inutile tout court.

Certes, il n’est pas toujours évident d’appliquer les principes de la diète informationnelle. Qui ne se retrouve jamais en train de cliquer de lien en lien pendant cinq minutes après la quinzième consultation de son fil d’actualité Facebook ? Nous avons des capacités d’attention différentes chaque jour. La notion de diète informationnelle doit vous servir de repère, voire d’électrochoc. Il est des intuitions dont on perçoit la légitimité après les avoir retrouvées conceptualisées sous la plume d’un autre. Vous savez ce qui est bon pour vous, ce qui représente une perte de temps, ou, à l’inverse, une saine récréation. Maintenant que vous disposez du concept de diète informationnelle dans votre boite à outil, j’espère qu’il vous permettra d’augmenter votre niveau de bien-être au quotidien, et votre efficacité avec.

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