ALT236 l'entretien hors norme

ALT236 : l’entretien hors-norme

Publié le Publié dans Interviews

Lorsque j’ai découvert Alt236 j’ai tout de suite eu un coup de cœur pour cette chaîne singulière. De nombreux youtubeurs se consacrent à la pop culture et à l’hagiographie de créateurs estampillés ‘geek’, mais Alt236 se distingue des autres chaînes en plusieurs points. Quentin y tisse des liens entre pop culture et chefs d’œuvre de la peinture. Il nous accompagne dans les ténèbres de l’imaginaire au son de sa voix chaleureuse et bienveillante. Et surtout, détail déterminant pour le musicien que je suis, il compose lui-même les bandes originales de ses vidéos.

Lorsque je lui ai proposé cette interview Quentin a été incroyablement accessible. Nous nous sommes rencontrés en septembre 2018. S’en sont suivies deux heures de discussion menées tambour battant dont vous vous apprêtez à lire est une épure. Mes profonds remerciements à la romancière Nancy G qui m’a assisté dans l’enregistrement de l’entretien et qui s’est chargée de la retranscription intégrale de l’échange. Une pérégrination arborescente à déguster en écoutant le premier album de ALT 236, Leviathan.

 

 

F : Tu as 37 ans et tu as grandi en Normandie.

Q : Oui, je suis né en Normandie, à Avranches pour être plus précis, une petite ville de 20 000 habitants. J’en suis parti à six ans puisque mon père a trouvé du travail en région parisienne. Je suis arrivé à ce moment-là.

 

F : Je me demandais si tu étais monté à Paris pour les beaux-arts.

Q : Non, je suis un déraciné. C’est marrant d’ailleurs parce que tous mes potes qui sont partis vers dix-huit/vingt ans détestent Paris. Moi je suis parti suffisamment tôt et même si ça a été dur au final je ne voudrais pas du tout retourner là-bas.

 

F : Tu as grandi où après tes six ans ?

Q : D’abord à Maisons-Laffitte avec mes parents puis à Houilles et à Saint-Germain en Laye. C’était plus difficile là, un autre milieu que le mien.

 

F : Un milieu bourgeois à Saint-Germain en Laye ?

Q : Oui. Saint Erembert, un établissement très bourgeois et avec une certaine image de la religion, ça a été un peu dur mais je ne regrette pas puisque j’y ai découvert Nirvana. Après j’ai été à la fac à Nanterre.

 

F : Pour tes études de droit ?

Q : Oui.

 

F : Tu étais dans le privé à Saint-Germain en Laye ?

Q : Je n’ai été que dans des bahuts privés, parce que ma mère était prof. En fait j’ai été dans tous les bahuts où elle a été prof parce que dans ce contexte tu payes moins cher pour ton gamin. Et elle était dans le privé parce qu’elle avait fait ses études là, je pense qu’il y avait un peu le fantasme de dire que le bahut privé prépare mieux. Mais bon, c’est un fait. Je ne peux pas dire que je me suis épanoui dans ce truc-là mais je ne regrette rien. Parfois ce sont les choses qui ne te plaisent pas qui font que tu vas vers des choses qui te plaisent vraiment. Ça m’a servi finalement.

 

Alt236 interview le grunge fut une influence musicale de Quentin
Grunge et rock alternatif, les premiers amours musicaux de Quentin que vous aurez pourtant du mal à retrouver dans la musique de Alt236.

 

F : Tu as arrêté le droit pour d’abord aller faire de la musique, et suite à l’échec de ton projet musical tu as été vers les Beaux-Arts. C’était quoi ce projet musical, tu jouais de quel instrument ?

Q : Ahlala les dossiers ! (rires) Le projet musical, en deux mots, c’est quand j’ai eu une guitare entre les mains à quinze ans. Chez mes parents on n’avait pas de console mais on a eu des instruments de musique très tôt. J’avais fait du piano, ensuite du saxo, c’était l’angoisse pendant trois ans. Après j’ai eu une guitare entre les mains, c’était transportable et on pouvait jouer des morceaux cools. J’ai pris six mois de cours avec le guitariste d’Enzo Enzo à la MJC de Houilles. Le hasard. Le mec m’a fait jouer des gammes de blues pendant six mois, c’était l’horreur, j’ai failli arrêter. Et un jour, attention grosse anecdote, il ne pouvait pas venir, un pote à lui est venu le remplacer et c’était le guitariste de Fa Si La Chanter je ne sais pas si vous connaissez ?

 

N & F : oui (rires).

Q : Et le mec me fait « Quoi ?! En six mois on t’a pas montré un seul morceau ? » Il m’a montré Hotel California et le lendemain j’ai arrêté les cours. Il m’a expliqué les barrés, j’ai joué du Nirvana ! Depuis ce jour j’ai commencé à composer. De la merde, mais j’ai commencé à composer. Je ne sais pas jouer de solo, je ne sais ni lire la musique, ni l’écrire. Par contre je suis fan de musique et j’ai très tôt bricolé mes accords, jusqu’à faire des petits groupes avec des potes. À 18 ans j’ai voulu trouver des potes qui étaient plus sérieux et on a fait un groupe qui s’appelait Ballerina. C’était nul comme nom, mais c’est ça qu’on a choisi. C’était du rock alternatif, j’ai vraiment fait Nirvana, Pearl Jam, Placebo, Smashing Pumpkins, c’était vraiment mon truc. Ensuite At The Drive-In m’a bien retourné et là j’ai voulu jouer des trucs un peu plus pêchus. On a fait ça pendant mes études de droit et j’ai arrêté. Mes parents ne voulaient pas que j’arrête mes études avant la licence donc comme j’avais redoublé cette putain de licence j’ai passé quatre ans de droit et après j’ai arrêté un an pour me lancer avec le groupe. J’étais guitariste chanteur, je composais et on était plusieurs à arranger, mais ça n’a pas marché. On a fait la première partie d’Eiffel, ça a été notre highlight.

 

Je n’ai jamais eu le courage de dire « je veux être artiste ». Je ne savais pas que c’était un métier, pour moi c’était un truc du XVIIIe siècle…

 

F : C’était où ?

Q : À la Clé à Saint-Germain, parce qu’on avait gagné Yve Live, un concours.

 

F : Je connais, j’ai grandi dans les Yvelines aussi.

Q : Du coup on avait eu des formations scéniques et des formations chants, c’était cool. Et finalement ça a foiré et je me suis retrouvé un peu à la rue. Ça venait de se terminer avec la personne avec qui j’étais j’étais vraiment pas bien à ce moment-là, tout avait foiré. Et là mes parents m’ont dit «Si t’es trop en galère on peut te repayer des études » donc merci à eux. Bon ils espéraient peut-être que je fasse un truc un peu porteur, je leur ai dit « Les Beaux-Arts » ils ont fait « merde ! ». Mais ce sont des gens bien. Ils ont été des parents géniaux parce qu’ils ont toujours tout fait pour nous et c’est aussi une chance. Ils m’ont dit « on te repaye des études » donc c’est payer une prépa et ça coûte cher.

 

F : Il faut une prépa pour les Beaux-Arts ?

Q : Tu peux le faire sans, mais faut déjà être très très bon, avoir un discours. Tout le monde fait une prépa d’un an. J’étais à Prep’Art, dans le 11eme. Tu as des cours et tu prépares un dossier pour les Arts Déco et les Beaux-Arts, les profs te préparent à l’entretien. Un peu par hasard, un peu par chance, j’ai été accepté aux Beaux-Arts. La petite anecdote c’est qu’un moment après avoir été accepté une dame de mon jury qui était ma prof, très sympa, m’a dit « ah je me souviens de vous au jury, on se demandait si le côté mal fait de vos peintures c’était volontaire ou pas ». (rires) Mais le fait est que ça c’est bien passé, j’ai enfin commencé, la musique m’avait donné cette vibration de dire « putain la création c’est bien ! » mais bizarrement dans mon cursus j’avais jamais eu le truc de dire « créatif ça peut être un métier ». Je ne savais pas qu’il y avait des études de graphisme, d’art, je ne sais pas, il y a un truc qui ne s’était pas fait avant.

 

F : Concernant ce « je savais pas que c’était possible » c’est un truc que j’ai aussi connu dans ma vie [ndr : et dont parle aussi La Développeuse du Dimanche dans notre entretien]. J’aime beaucoup le concept bourdieusien de capital culturel et je pense qu’il y a effectivement, des familles, des gens qui s’interdisent telle ou telle voie parce qu’ils ne savent tout simplement pas que ça existe. Tu connais le métier de tes parents, ils vont peut-être même t’amener au boulot enfant, par exemple quand j’étais petit ma mère qui était secrétaire m’emmenait parfois au bureau. Tu sais que ça existe, tu sais que ton grand-père a été maçon par exemple. À côté de ça il y a des métiers cachés, et si on ne t’a pas dit que le métier X existait, tu ne sais pas qu’il existe.

Q : J’ai jamais eu le courage de dire « je veux être artiste ». Je savais pas que c’était un métier, pour moi c’était un truc du XVIIIe siècle. Pourtant ma mère nous a emmené dans les musées et j’étais fan de ça. Un truc étonnant, c’est que j’ai vraiment commencé ma vie à vingt-cinq ans, parce que du coup je suis passé à côté de tout ça et j’ai perdu un temps fou. Quand maintenant je vois des gamins de dix-huit ans qui rentrent aux Beaux-Arts qui sont à fond et qui ont déjà un discours je trouve ça génial parce que eux vont avoir plus de chance. En même temps c’est aussi ce qui, je pense, m’a donné des capacités, un point de vue. Là je suis en pleine adolescence de ma vie. J’ai galéré quinze ans, vraiment galéré. J’ai fait plein de trucs géniaux dans des petits coins qui n’ont jamais marché, j’ai bossé avec des gens oufs, j’ai bossé sur un long métrage, sur des animés où on a voyagé mais jamais ça n’a été porteur d’autre chose que « bon bah t’as fait un truc cool et t’as gagné 500 balles ». Alors moi je m’en fous d’être connu, même si j’ai conscience que c’est facile à dire. L’important c’est juste d’être suffisamment accepté pour faire ton truc sans crever la dalle. Avoir de la reconnaissance quand c’est pour les bonnes raisons, des compliments comme « c’est un beau montage » ou « elle est cool ton analyse » c’est sûr que ça fait plaisir. Bien sûr que tu fais une vidéo pour avoir des vues, mais moi je voulais juste pouvoir vivoter de ça. Là avec la chaîne ça se passe super bien et même si ça doit baisser mes revenus de moitié je me battrai pour que ça continue. J’ai enfin suffisamment accroché un petit peu de gens qui me suivent. Mais ça peut s’arrêter demain aussi, j’en suis conscient.

 

Patrick Baud m’a dit « je suis content de t’avoir découvert avant que tu laisses tomber ».

 

F : Certains coachs vont de dire qu’il ne faut pas être assoiffé de reconnaissance parce que c’est se faire dépendre de la validation d’autrui.

Q : Ce qui n’est pas faux aussi.

 

F : Oui, sur le plan purement psychologique c’est pertinent. Sauf que par contre au niveau de ta valeur sur le marché, que ce soit le marché de l’emploi ou le marché du divertissement, le marché de YouTube, plus tu es reconnu plus tu as des chances de pouvoir continuer à faire ce que tu fais, et qu’on reconnaisse ton travail et que ça te permette d’approfondir, et ainsi de suite.

Q : Exemple concret, si en un an je suis passé de 900 abonnés à plus de 70 000 et un tipee qui me permet de vivre de la chaîne, c’est grâce Patrick Baud [ndr : de la chaîne Axolot] qui a tweeté pour partager mon travail. Alors peut-être qu’il se serait passé autre chose, on ne sait pas, mais sans lui je serais peut-être à 1 000 abonnés et je me dirais «mec t’as trente-huit ans arrêtes tes conneries ! ». Il m’a dit, et il a trop raison, « je suis content de t’avoir découvert avant que tu laisses tomber ». Je n’ai pas compris au départ mais il a trop raison. J’y mets tellement d’énergie, six mois après j’aurais arrêté. La vidéo consacrée à Hellraiser est arrivée juste après son partage mais j’aurais fait un truc comme Hellraiser et obtenu neuf cent vues, même si c’est génial neuf cent vues tu te dis juste « avec tout ce travail mec tu perds ton temps ». Ou alors tu le fais pour la beauté de l’art mais ça demande tellement de temps et d’investissement, et je voulais tellement faire ça depuis quinze ans. Je me bats vraiment pour trouver une porte de sortie, et ce qui a fait que j’ai réussi c’est que je suis rentré dans ce collège où ça s’est très bien passé, j’avais un SMIC, je faisais un peu d’arts plastiques…

 

F : Tu étais prof d’arts plastiques c’est ça ?

Q : Je faisais ça, je m’occupais aussi du CDI, je faisais un atelier cinéma et je faisais la communication du bahut. J’étais un peu couteau suisse, j’avais un SMIC avec ça et c’était très cool, j’avais des collègues cools, mais j’aurais pu rester là jusqu’à la fin de mes jours et ce n’est pas ça que je voulais faire. Je voulais être au cœur de la création. Je veux me lever le matin et dire « bon alors qu’est ce qu’on va créer de ouf aujourd’hui ?! » Et même si ce ne sont que des vidéos moi j’y passe beaucoup de temps, j’y mets du cœur. Je fais les musiques donc il y a une implication créative aussi par ce biais-là. Et le but c’est aussi de faire des fictions.

 

L’épisode de Mythologics consacré au travail de Clive Barker. Derrière la violence esthétique de cet univers il y a un hymne à la créativité, et derrière le travail de Quentin une quantité monumentale de recherches.

 

F : Je pense très sincèrement qu’en amont du coup de pouce de Patrick Baud ton atmosphère musicale contribue énormément à ton succès.

Q : Oui, il y a plein de gens qui m’en parlent. C’est la capacité de mettre du sentiment de façon presque inconsciente, subliminale. La musique peut traduire ton ressenti mieux que tes mots qui sont parfois un peu pauvres, Une musique peut exprimer ce que je ressens et que j’essaye de transmettre à travers le texte d’une vidéo. Je pense que tu peux le traduire, et les gens me le disent énormément, donc je te rejoins. C’est dommage mais oui je pense que sans la musique ça aurait moins bien marché.

 

F : Ce n’est pas dommage : c’est un truc que tu fais toi, et justement tu as une valeur ajoutée par rapport à d’autres vidéastes qui se contentent de prendre des boucles libres de droit pour leur ambiance sonore.

Q : Oui, je pense que c’est un plus. D’ailleurs l’album, sort en octobre [2018]. Et ça aussi c’est une belle histoire. En deux mots, je fait donc des morceaux et j’ai beaucoup de mal à dépasser 1mn30 ou deux minutes parce que, je sais pas, ce sont des petits sexy sushis comme je les appelle, en hommage au groupe. J’ai du mal à faire plus. Mais du coup j’ai rencontré un gars génial via Twitter dont le pseudo est Al Bundy, Alex, avec qui je suis devenu pote et qui lui fait du son de son côté. Il m’a fait le thème d’Hellraiser, il a refait quatre morceaux de Bloodborne, il les a réinterprété, trop cool. Je l’ai convaincu de retoucher mes morceaux, de les rallonger mais en gardant l’esprit, en ajoutant des petits sons, des intros, et il s’est pris au jeu, il a fait un truc formidable. Et donc là y a quinze sons avec cinquante-trois minutes de musique qui sortent en octobre. Ce sera sur Bandcamp en libre écoute je pense, et Pay what you want pour ceux qui veulent télécharger.

 

F : C’est marrant, parce que je pensais que ce Al Bundy était un de tes potes.

Q : Je n’ai jamais vu son visage ! Je voulais appeler l’album “I don’t even know you face” ! Il a la tête d’AL Bundy en photo de profil donc je l’imagine comme le mec de Marié deux enfants… alors qu’il n’a pas les mêmes “valeurs” du tout en plus, c’est marrant. Je verrai sa tête en vrai un jour j’espère.

 

F : Vous avez même pas fait de la visio, un Skype ou un Zoom ?

Q : Non même pas.

 

F : Ça fait partie de la performance en même temps aussi.

Q : Je trouve ça beau, limite.

 

F : Vous vous parlez par téléphone ?

Q : On fait des Discord. C’est marrant parce que lui je l’ai rencontré en faisant Bloodborne. Je suis trop casu [ndr : casual gamer], même si Bloodborne est mon jeu préféré je suis incapable de battre un boss tout seul donc je fais tout en coopération. Lui et une copine qui s’appelle Tori m’ont aidé pour le jeu. C’était trop cool parce qu’on tuait tous les monstres du niveau et après on faisait du tournage dans Bloodborne. « Tu te mets là-haut et nous on marche en bas », « vas-y, attends je refais mon mouvement de caméra il est trop brusque ». Toutes les images qu’on voit dans l’épisode c’est nous qui les avons tournées ! J’aurais été incapable de le faire tout seul. Et Alex est devenu pote en jouant mais je l’ai jamais vu, on faisait des Discord en jouant tous les trois.

 

Howard Phillips Lovecraft est un des écrivains dont l’œuvre m’a le plus marqué à l’époque où je lisais des fictions. L’univers de Bloodborne ne pouvait que me séduire. Pas question d’investir dans une console, mais comment dire non à une visite guidée aux côtés de Quentin ? 

 

F : Tu interagis beaucoup avec les gens qui te suivent sur Twitter notamment, tu réponds beaucoup aux commentaires sur tes vidéos.

Q : Autant que possible mais j’ai de moins en moins de temps. On se rend pas compte, il y a des gens qui te mettent des commentaires de dix lignes, qui te font part de quelque chose qui les a touché, c’est difficile de juste répondre « hey cool ». J’essaie de répondre un maximum et de rattraper mon retard mais je passe beaucoup de temps à ça. Et donc ta question ?

 

F : Comme ta communauté, ton public grandit, tu as 72 000 abonnés sur YouTube [ndr : 98 894 à la parution de cet entretien].

Q : Mais ça me paraît très abstrait encore. Pour moi il y a des gens qui suivent mon actu. Mais moi aussi j’ai du mal à dire communauté parce que ça te met direct à un statut où des gens te… comment dire, même le mot ‘public’…

 

F : Public dans le sens où ce n’est pas exclusif, ton public n’est pas que ton public.

Q : Voilà c’est ça !

 

F : Communauté je n’aime pas parce que ça sous-entend qu’ils ont tous un truc en commun alors que regarder ta chaîne est peut-être leur plus petit dénominateur commun.

Q : Je pense que c’est ça, oui.

 

En ce qui concerne mes peurs j’essaye de pratiquer une sorte de mithridatisation.

 

F : Est ce que tu n’as pas peur, avec la chaîne qui va continuer à se développer, d’arriver dans un goulot d’étranglement et tu ne pourras plus agir autant avec les gens, et où tu perdras cette connexion que tu entretiens par exemple sur Twitter, cette proximité que t’as avec les gens. Si demain tu as 150 000 abonnés et d’autant plus de commentaires, tu n’auras plus le temps de répondre à tout le monde.

Q : C’est sûr qu’il y aura un peu de ça, c’est la loi des nombres. Mais c’est toujours pareil, je lirai tout parce que je trouve ça important, et je montrerai que j’ai lu. Parfois un simple like c’est dire « j’ai lu et c’est cool » et puis pour les gens qui ont une vraie demande d’information, si ça n’a pas déjà été dit quelque part je m’arrangerai pour répondre dans une vidéo d’après. Des fois je réponds à une question qui m’a déjà été posée 150 fois et je réponds 150 fois. J’ai commencé Maelström, un nouveau format qui permet d’être un peu plus libre, où je pourrais faire une petite intro en disant « merci à tous, j’ai lu ça » et je pourrais donner les infos alors que dans Stendhal Syndrome comme c’est censé être un petit film pour que tu ne perdes pas ton fil d’attention je n’arrivais pas à le faire et c’est très frustrant. Sur Youtube il y a une fonction ‘communauté’ avec laquelle tu peux mettre des sondages, des photos, des messages. Je m’en suis pas encore servi, il y a plein de truc que je dois faire encore et ça me terrifie. Il y a trop à faire sur l’organisation, sur la chaîne, d’un point de vue légal, je suis pas du tout au point. Non pas que je sois dans l’illégalité mais il y a plein de statuts que je dois mettre au clair. Je dois aller voir la SDRM, il y a une montagne administrative qui grandit de plus en plus et je me dis « je suis en retard sur tout ce que je dois faire, je ferai ça une autre fois ». Ma femme m’aide autant que possible parce qu’elle aime bien organiser, elle est beaucoup plus douée que moi pour être efficace là-dedans alors que moi je panique directement et je fais « aargh je dois envoyer un message ». Bref, j’espère que ce ne sera pas trop dur, j’essaierai de répondre aux gens s’il n’y a pas eu de réponse avant. Des fois la communauté répond, les gens font « C’est tel film… ».

 

F : Ça m’est arrivé. Sous la vidéo de Second Coming, un de tes morceaux que j’aime le plus, j’ai vu quelqu’un qui disait « oh ce serait trop bien un album » et du coup j’ai répondu que tu en préparais un.

Q : Voilà. Après pour les demandes directes j’essaierai toujours de répondre aux gens.

 

F : J’ai vu d’ailleurs que tu commençais à orienter les personnes en disant « ça j’y ai déjà répondu dans la FAQ… »

Q : Oui, il faut maintenant. L’origine du nom de la chaîne c’est comme le tatouage, à chaque fois qu’on me demande c’est 1⁄4 d’heure d’explications et j’aurais dû y penser avant de le faire parce que c’est ultra compliqué à expliquer, je raconte tout le documentaire. Donc maintenant je réponds « ouais c’est un truc de Street Art. »

 

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F : Dans ta FAQ tu parles de fascination, tu dis que tu es souvent attiré par l’aspect sombre d’une œuvre, que ce n’est pas forcément le côté glauque qui t’intéresse mais l’intensité. Pourtant j’ai remarqué que dans ta sélection de documentaires il y a souvent des trucs macabres, les sectes, …

Q : Je vois très bien ou tu veux en venir.

 

F : Et donc j’ai un gros challenge pour toi : est-ce que tu as des œuvres légères qui te fascinent ?

Q : Alors juste pour revenir deux secondes sur ce que tu disais, je fais une distinction entre sombre et glauque. Disons que le sombre m’attire énormément mais pas pour le côté macabre, cimetière, même si j’ai une partie de moi qui aime ça. Tu vois en ce moment j’écoute du death metal mais pas trop tellement je rentre dedans, du coup… [il souffle] Je suis attiré par les ténèbres dans le sens où elles sont géniales à éclairer. Je ne vais pas dire « wow les ténèbres ! » mais je vais plutôt essayer de me dire « pourquoi on appelle ça ténèbres ?». Parce qu’il y a une richesse là-dedans qui est moins dans la lumière, c’est un peu la dualité classique mais bon, c’est beau et j’ai besoin d’être remué. Ça vient peut-être aussi du fait que je ne crois plus en dieu, je n’y ai jamais vraiment cru mais j’ai essayé pendant longtemps, avec le catéchisme. J’ai fait ma confirmation mais très vite j’ai été attiré par ces côtés-là. Comme tout le monde j’ai une vision du bien et du mal, mais qui est très différente. Ce n’est pas parce que tu es bien sous tous rapports que t’es quelqu’un de bien quoi. Dans mon bahut il y a deux profs qu’on finit en prison pour pédophilie, dans un bahut catho tout ce qu’il y a de plus bourgeois. Donc le bien et le mal ça ne veut rien dire. Gamin j’étais très peureux, je voyais une jaquette de Freddy je faisais des cauchemars pendant deux semaines, puis à seize ans il y a eu un déclic. Je pense qu’il y a aussi quelque chose comme accepter la mort.

 

F : Tu dis dans ta FAQ que les films d’horreur et les thèmes que tu explores peuvent permettre de dépasser des peurs.

Q : Oui, parce que je suis encore très peureux. Je prends le moins possible l’avion, j’ai le vertige de ouf, je ne peux pas monter au-dessus du 6e étage, j’ai vraiment des problèmes comme ça mais en même temps, en ce qui concerne mes peurs j’essaye de pratiquer une sorte de mithridatisation, comme cet empereur qui prenait un peu de poison tous les jours parce qu’il avait peur qu’on l’empoisonne. Et il est mort poignardé ce con !

 

F : Cette ironie !

Q : Une deuxième chose au niveau de la chaîne : des mecs comme Goya, Gieger, Barker, c’est comme s’ils avaient un peu été chercher du côté sombre et mystérieux de l’art. Pourquoi ces images nous font peur ? Regarder un Poussin ça m’emmerde alors que regarder un Bosch ça m’a traumatisé à cinq ans. Pourquoi ? Il y un attrait pour la monstruosité, un attrait pour ce qui est autre. T’es censé être mal mais toi t’arrive à y trouver une certaine forme de beauté. Alors comprenons-nous bien, je n’ai pas d’attrait pour le mal, je suis quelqu’un d’hyper pacifique, tu peux pas trouver plus progressiste que moi mais pourtant l’art m’intéresse dès qu’il va dans autre chose que le beau qui est pour moi un concept de merde.

 

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F : C’est aller au-delà du lisse ? Là où il n’y a pas d’aspérité il y a moins de profondeur , littéralement.

Q : Oui, je trouve. Et deuxièmement, ce sont des genres qui sont moins exploités parce que justement on les a un peu relégué à des trucs de dépressifs ou des films d’horreur pour ados décérébrés. Alors que non. J’essaie de parler à ceux qui sont déjà fans, d’intéresser le mec qui a fait Bloodborne dix fois et aussi la personne qui n’y a jamais joué et pourrait se dire« Eh mais c’est dingue en fait !». Et j’ai carrément dans les commentaires des gens qui ont acheté des PS4 quoi. Et c’est génial, non pas qu’ils aient achetés une PS4 mais qu’ils aient découvert cet univers.

 

F : Tu leur as transmis un truc.

Q : Oui, et il y a énormément de richesses à côté desquelles on peut passer parce qu’on se dit « tout va bien dans ma vie je vais pas aller voir des trucs dark » . Cela nous met devant des trucs qu’on veut pas forcément voir. Pour aller dans le côté philosophique, on se protège tous de la mort, à juste titre, et il n’y a que dans l’art que tu peux côtoyer ces choses-là de manière sublimée. Ça peut t’amener vers plus de bonheur, plus de compréhension, vers un côté un peu grand huit avec des émotions que tu n’aurais pas pu vivre ailleurs, parce qu’on vit une vie très protégée (et tant mieux). Là c’est une manière de voir le monde dans ce qu’il a de difficile aussi. Je reviens à la question. Dans les trucs plutôt cools que j’ai aimé, il y a The Office. La version USA me fait mourir de rire (la version UK je n’ai pas du tout aimé et la version français était ok mais bizarre). Steve Carell me fait vachement marrer donc ça c’est léger mais c’est vrai que la plupart des œuvres que j’aime sont des trucs sombres. Je n’aime pas la violence pour la violence. Jamais je ne regarde de vraies images de violence sur internet, je ne peux pas, par contre j’ai vu des films d’une grande violence fictive donc c’est vraiment une jauge très bizarre. Et pour tout dire, après les Beaux-Arts, entre deux galères, j’ai voulu me reformer, devenir profiler. J’ai fait 6 mois de criminologie dans une école à Paris, c’est un peu flou la criminologie en France, le diplôme était valable au Canada mais pas ici. Mais j’ai eu des profs qui étaient dans la police, j’ai reçu des cours avec des photos de serial killers et là j’ai trouvé une limite à ma darkness. J’aime beaucoup les films de serial killers mais quand tu rentres dans le vrai truc, vivre tous les jours là-dedans là je ne peux pas. Je ne peux vraiment pas alors que dans le body horror aucune séquence ne m’a jamais posée problème. Mais j’ai détesté A Serbian Film, pour moi ça va trop loin, je ne suis pas d’accord. Et quand je suis fatigué je suis plus sensible, quand j’écoutais du death en téléchargeant des pochettes et en faisant mon truc à deux heures du mat, il arrive un moment où tu te dis « je vais aller faire un petit jeu vidéo 1⁄2 heure histoire de me détendre ». Je reste humain même si là je suis entré dans les images, je suis dans internet comme si j’étais dans un vrai territoire, il y a un rapport presque physique aux images.

 

F : En fait t’es dans la Data.

Q : Oui, je suis dans Matrix, je sais pas trop ce qui se passe mais c’est cool. Avec la fatigue que cause un bébé il faut que je souffle un peu. Ça finit par t’atteindre un peu, surtout quand tu es très sensible vis-à-vis de l’art. Même si c’est fictif t’as besoin de retrouver un peu de lumière, et ça va faire niais ce que je dis mais dans ces moments-là je regarde mon petit Isaac Hieronymus (la méga classe), et je suis heureux.

 

F : Hieronymus ?

Q : C’est le vrai prénom de Bosch, Jheronimus van Aken, à l’état civil ils ont fait une drôle de gueule mais ça a marché ! Mais du coup tu le regardes et t’es reconnecté à ce petit truc et après j’y retourne, parce que c’est une vraie passion. Je ne suis pas imperméable et il y a des phases.

 

Il y a une vraie notion de gratitude, quand on me dit « c’est génial ce que tu fais » je suis touché.

 

F : Ta sensibilité elle transparaît pas mal. J’ai remarqué que le champ lexical de l’émotion était très présent. D’ailleurs tu uses et abuses du smiley cœur.

Q : C’est horrible, c’est une maladie. Mais tu sais pourquoi ? Je suis hyper attentif, si quelqu’un me termine un commentaire avec un point je me dis « holà il est pas content ». C’est horrible, j’attache une importance à la ponctuation et si je mets un cœur c’est pour dire « je te le dis avec un sourire » et c’est sincère. Et il y a une vraie notion de gratitude, je ne suis pas du tout cynique, quand on me dit « c’est génial ce que tu fais » je suis touché, je mets un petit cœur.

 

F : Au début de ta FAQ tu dis que c’est une vidéo pleine d’amour, donc c’est récurent.

Q : Alors ça c’est complètement politique.

 

F : Ah oui ?

Q : Ouais, je ne sais pas si on sera d’accord mais je trouve qu’il y a une grosse part de toxicité sur internet. Je n’ai pas envie de parler politique parce que c’est de toute façon stérile sur Twitter mais en même temps j’adore ce réseau, c’est aussi ça qui m’a fait connaître, j’ai des interactions avec des gens géniaux, c’est aussi un des rares trucs où tu vois de l’art. Tu peux mettre de l’image et des threads et c’est génial. J’y suis à longueur de journée mais en même temps je me préserve vachement, je ne vais pas voir dans les trending topics, je ne vais pas troller ou lâcher un truc politique, je l’ai déjà fait une ou deux fois parce que des fois ça déborde et même si je ne parle pas de politique je suis comme tout le monde et des fois je suis touché par un truc. Il y a des fois où tu as envie de dire « mais putain arrêtez ! » de façon un peu absconse. Tu relis deux heures après et tu te demandes « Est-ce-que ça a changé quelque choses ? Non. Est-ce-que ça m’a fait du bien ? Ouais, vite fait ». Du coup, je fais passer des messages autrement. Si deux ou trois mecs en voyant le body horror peuvent se dire « ah ouais c’est con, je vais pas aller agresser cette meuf parce que je trouve qu’elle est grosse », ce sera plus constructif qu’un débat.

 

F : Quel a été l’impact de Vled Tapas sur ta chaîne ?

Q : Il a été hyper important dans ma vie de chaîne. Je l’avais demandé en ami sur Facebook et comme il a vu que j’étais ami avec Gilles Stella il a dû gentiment accepter en disant « bon c’est un gars qui doit connaître des gens » ou je sais pas quoi et il a eu la gentillesse de regarder mes vidéos. Je ne le connais que par message, je ne l’ai jamais vu en vrai. Mais il a regardé toutes mes vidéos, notamment deux vidéos dont une sur la cryptozoologie et une sur les fantômes…

 

F : Qui ne sont plus sur ta chaîne ?

Q : Qui ont été caviardées suite à ses bons conseils justement. En fait il m’a fait changer de façon d’écrire, de façon de traiter un sujet. Il y a des gens qui croient à fond à certaines choses, la science dit non mais ces gens-là sont tellement sûrs, je n’arrivais pas à trouver le bon dosage. Il m’a fait vraiment des retours cools jusqu’au moment où j’ai fini par les virer parce que c’était pas ce que je voulais traduire et que ça pouvais être interprété comme un truc qui nourrit presque le fake.

 

F : Un peu de l’appel au sensationnalisme ?

Q : Voilà. Et ce n’est pas ce que je voulais. Mon positionnement ce n’est pas de dire « les fantômes existent », c’est de dire « ça fait tripper les gens depuis 150 ans, pourquoi ? Qu’est-ce-que ça veut dire ? ». Ça a été un truc de l’imaginaire des hommes. Me placer sur cette ligne là m’a vachement libéré parce que je n’ai plus d’histoire de polémique, je traite des représentations et les représentations, qu’elles existent ou pas, ont un impact sur notre vision du monde, ne serait-ce que notre affect, notre inconscient, les peurs qu’on nourrit pour telle ou telle chose.

 

F : À quels archétypes psychologiques ça peut correspondre…

Q : Par exemple, ça permet aussi de montrer des images. Moi mon truc c’est de chercher des images de fou et je voulais arrêter les trucs déceptif. Grâce à Vled, bon, j’ai viré deux vidéos mais ça m’a fait vachement de bien et ça m’a permis de savoir où était mon erreur de placement, pas sur la vérité mais un peu sur comment on analyse les choses. Je ne suis pas là pour dire si c’est vrai ou pas, les zététiciens le font beaucoup mieux que moi, Hygiène Mentale par exemple je trouve que c’est génial et vraiment très intéressant. C’est marrant que tu parles de Vled, tu avais une question sur lui ? Je suis désolé je pars dans tous les sens…

 

F : Ce n’est pas grave, moi aussi. (rires) Comme je sais que tu connais Gilles Stella, je me suis dit « Est-ce qu’il connaît Vled physiquement ? Est-ce qu’il l’a contacté pour avec des retours ? Pourquoi lui ? »

Q : Bah c’est juste le hasard, il a simplement accepté mon invitation et il a gentiment regardé les vidéos.

 

L’art peut être hyper généreux.

 

F : Toujours sur la fascination, dans ton Stendhal Syndrome sur Escher tu cites ce dernier : « celui qui s’émerveille découvre que la merveille est en lui-même ». Je me demandais si en fait ta recherche gloutonne d’œuvres d’art et cette quête de la fascination qui va parfois jusqu’à l’hyper stimulation n’étaient pas un moyen de trouver le merveilleux en toi ?

Q : Complètement. C’est marrant ce que tu dis, je ne sais pas si c’est en moi mais oui plus ou moins. Comme je ne crois pas en Dieu, c’est difficile une vie sans quelque chose d’un peu formidable auquel se raccrocher. Je suis passionné d’espace, d’extra-terrestres, même si je n’y crois pas je pense que la vie existe dans l’univers. Et y a quelque chose dans l’art, cette fascination, ce truc là où je déifie les images.

 

F : Tu es un iconophile.

Q : Je vais te répondre avec une autre citation, de Clive Barker pour le coup, que je n’ai pas comprise au début mais qui dit « Dieu c’est l’imagination et l’imagination c’est Dieu ». Le seul dieu qui existe dans notre monde c’est le fait qu’on ait pu l’inventer. C’est le cerveau des hommes, la profondeur que ça peut avoir, le voyageur intérieur sans le côté new age que tu peux avoir dans le mystère de l’art. Dans l’art il y a plein de questions que tu peux creuser comme l’univers, le cosmos. Il y a du mystique partout, pas du mystique genre les magiciens mais les mystères de la science, qu’est-ce qu’il y avait avant le Big Bang, je trouve ça plus puissant que les aliens, que Dieu, c’est beaucoup plus cool, plus riche, plus vaste. Surtout vu ce qu’on a fait de Dieu, un barbu là haut qui te surveilles et qui dit « pas les homosexuels », ce genre de truc.

 

F : « Ne mange pas de porc ».

Q : Et donc moi je cherche, tu as raison. Je cherche dans l’art, dans cette quête de vie que je me suis donné. Trouver le mystère, pourquoi on fait des images. Dans ‘La fenêtre des possibles ‘ je parle de l’idée que, au fur et à mesure du temps, on a essayé de faire une image de plus en plus réaliste pour rentrer et vivre dans l’image, que l’image puisse nous happer et nous emmener dans un autre monde. Et après je fais un virage sur pourquoi moi je suis intéressé par les images sombres, etc.

 

F : Le surréalisme.

Q : Ouais voilà, et je ne l’ai pas dis dans l’épisode mais je crois à cette version-là, je ne crois pas en dieu mais j’ai besoin de formidable quand même, et les seules choses qui peuvent donner le formidable ce sont les domaines infinis, à savoir… l’art. L’art c’est le truc le plus ultime, et par ‘art’ j’entends aussi bien la personne qui dessine Les Crados que celle qui fait des films ou de la musique. Qu’est ce qui fait que nous, micro-organisme, on a pu aller aussi loin dans notre tête ? Ça c’est divin. Et du coup j’essaie d’inviter les gens à se pencher sur l’art. J’ai plein de gens qui me disent « moi je détestais la peinture » ou « je pensais que c’était un truc de bobo ou quoi mais en fait y a des trucs cool ». Comme tu dis c’est peut-être le capital culturel, il y a des gens qui n’ont pas eu cette éducation là mais ce n’est pas uniquement une question d’éducation, tu peux avoir de la curiosité par toi-même. À l’heure internet où en 3 clics tu as accès à une infinité de trucs créatifs, tu peux le faire. Il y a des trucs de ouf qui t’attendent et moi je suis juste là pour dire « regarde, juste en te basant sur ce que je vois moi tu peux faire ta route ». C’est un peu l’idée des Maelström, voici ces trois artistes, quand tu tapes Dave McKean dans ta barre de recherche tu vois ses inspirations et tu vas tomber sur dix artistes complètement oufs que tu ne connaissais pas. C’est aussi ça que je veux provoquer chez les gens. Se dire que l’art peut être hyper généreux, hyper ouf. J’adore l’art contemporain mais quand tu entends les gens en parler tu as envie de te taper la tête contre les murs, non ce n’est pas que des pyramides de PQ ou du Jeff Koons et même ça je pourrais le défendre parce que c’est intéressant.

 

F : J’aime bien son Hulk.

Q : Je ne suis pas pour dire que tout est bien et que tout peut trouver sens mais si tu le regardes avec un œil curieux et que tu te demandes « pourquoi cet artiste m’envoie ça ? Je déteste au premier abord, mais pourquoi je déteste ? » alors ça soulève des trucs intéressants.

 

Alt236 interview les deux visages d'Odilon Redon
Les deux visages d’Odilon Redon. Passé du noir et blanc à la couleur, l’artiste pluridisciplinaire ne quitte pas pour autant le symbolisme. Alt236 évoque son parcours dans cette vidéo.

 

F : J’étais un peu surpris par ta sélection de dix artistes qui repoussent les limites parce que j’ai vu l’expo Koons à Pompidou, et même si j’ai bien aimé certaines œuvres c’est vrai que je suis pas fan d’art contemporain. Je préfère aller au Louvre et regarder le Pandémonium, j’aime bien Bosch…

Q : C’est ton côté de droite !

 

F : C’est mon côté élitiste peut-être !

Q : Non mais je rigole, c’est aussi élitiste l’art contemporain d’une certaine façon, parce qu’il faut en plus le bagage culturel pour le comprendre.

 

F : L’art contemporain peut être perçu comme l’expression d’une limite, on a atteint de telles prouesses techniques, déjà à la renaissance…

Q : Oui, on a fait du beau, ça ne sert plus à rien.

 

F : Voilà. On a dépassé ce qu’on pouvait faire, peut-être que seule une minorité dépassera les grands maîtres et du coup il faut trouver autre chose à promouvoir, à vendre…

Q : Non, je dirais pas « à vendre » car c’est déjà voir le côté triste du marché. Les gens que j’ai rencontré en école d’art ils s’en foutent du marché, ils veulent juste survivre.

 

F : Quand je dis ‘vendre’, c’est dans le sens où pour moi on a tous quelque chose à vendre, pas forcément en terme d’argent mais en terme de proposition mentale. Si on débat d’une œuvre d’art, chacun va essayer de vendre, d’imposer une vision ou un cadre mental.

Q : Oui, d’accord.

 

ALT236 Jean Delville Les Trésors de Satan Morbid Angel Blessed are the Sick
En 1991 le groupe de death metal Morbid Angel sort Blessed Are the Sick, son deuxième album. Pour la couverture le groupe utilise Les Trésors de Satan, un tableau du peintre symboliste Jean Delville datant de 1895. Un exemple de passerelle entre deux mondes comme Quentin en tisse avec ALT236, et l’occasion pour moi de placer un de mes peintres préférés dans les illustrations de cette interview.

 

F : Donc si tu veux justifier ton art alors que personne ne l’achète, tu ne peux pas le justifier par la technique. Tu as peur de pas être à la hauteur de grand maître, tu vas dire « Bah j’ai juste acheté cette tasse mais je l’ai posé sur cette table pour vous faire réfléchir à ceci, cela » comme Duchamp.

Q : Pour moi Duchamp il ouvre une porte pour nous la refermer dans la gueule juste après. Mais il a le droit d’ouvrir cette porte. Et il y a plein d’artistes et d’installations qui sont oufs, mais tu as aussi de l’installation de merde. C’est un peu comme la photo et la peinture, quand la photo est arrivée les peintres réalistes ils ont compris qu’ils ne feraient jamais mieux, et c’est là qu’apparaît l’abstrait et ce genre de trucs. Quand je suis arrivé aux Beaux-Arts à ce fameux oral avec mes dix peintures, le jury m’a demandé « Pourquoi vous ne faites pas de la photo ? » Et donc quel est le but de la peinture en fait ? Moi je ne suis pas fermé. Il y a des arnaques partout, des trucs pas géniaux qui sont exposés, et le marché de l’art fait extrêmement de mal à l’art en surexposant des choses pour un petit milieu pédant. Mais putain, quand je vois les milliards de trucs qui se créent dans les musées ou même au Palais de Tokyo, des œuvres de ouf, des installations démentes… Dès que tu es ouvert et que tu rentres un peu dedans tu te prends une claque. C’est vrai que l’art contemporain suppose une culture qui va te faire comprendre ou penser à des choses mais je peux pas en vouloir aux gens. Là c’est ma seule partie vulgarisation qui parle, parce que je suis pas un vulgarisateur mais…

 

F : Moi je trouve que c’est de la vulgarisation artistique.

Q : Vulgarisation sentimentale si tu veux, mais pas dans le sens, « aujourd’hui je vous apprends à décrypter un tableau ». Moi je suis vachement dans la symbolique, par exemple je ne crois pas à l’artiste qui fait un truc mais qui ne sait pas d’où ça sort. Soit c’est inconscient et ça devait sortir soit c’est une influence consciente. Je ne crois pas à l’effet « artistique qu’a pas de sens ». Si un artiste fait en 2008 un truc qui rappelle les prison de Piranesi je pars du principe qu’il a vu un truc de Piranesi. Il y a de très rares cas où c’est du hasard mais là il y a huit points en commun, il a vu les Prisons Imaginaires comme Giger a vu du Bosch, comme Barker a vu du Giger.

 

F : Quand je parle de vulgarisation, je pense à Bloodborne. Je n’y ai jamais joué parce que je n’ai pas de console et que tu n’as pas réussi à me faire acheter une ps4, par contre tu m’as donné envie de regarder des playthroughs, donc j’ai regardé le jeu en entier pour voir les décors. Moi je suis un fan de Lovecraft j’ai adoré.

Q : Et donc tu as kiffé avec les playthroughs ?

 

F : Mais carrément ! En plus je connaissais le gothique mais pas le néo-gothique, c’est ta vidéo qui me l’a fait découvrir. Et comme tu fais le lien avec des œuvres classiques que je connaissais pas je me dis que, allez, je vais caricaturer, un ado de 15 ans, qui n’a jamais été dans un musée parce que pas de bol il y en a à qui ça arrive, il voit ça et il se dit « oh c’est trop bien, je vais aller sur WikiArt ».

Q : C’est en ça que Miyazaki est génial, il te fait un jeu de combat mais il met le XIXe siècle dedans. Pour moi c’est une œuvre d’art Bloodborne, plus j’y pense moins je me dis que c’est un jeu vidéo, c’est une espèce d’œuvre totale avec un jeu de baston au milieu, ce qui est presque dommage je trouve.

 

F : Il faudrait une version Bloodborne simulateur de marche.

Q : Mais oui ! C’est ce qu’on faisait un peu quand on avait tué tout le monde, c’était un musée d’un autre genre. Ils sont japonais, à la base ce n’est pas du tout leur délire le XIXe siècle et les mecs arrivent à nous donner une leçon, je n’ai pas trouvé d’œuvre qui traitait de cette période-là, dans l’ère moderne j’entends, aussi vivante, aussi folle. Le mec il met Lovecraft et le XIXème, il met du Beksiński, ça tient et ça défonce.

 

Si vous me forciez à ne retenir qu’un seul Mythologics je tricherais car il y a une convergence entre le travail de Clive Barker et celui de Tsutomu Nihei. Hellraiser et BLAME! ont en commun de dépasser les codes du genre auquel ils appartiennent. Pourquoi choisir quand les deux analyses aboutissent à ce même paradoxe : un regard plein de tendresse pour l’œuvre torturée d’un créateur en décalage avec la norme.  L’art est un sacrifice dit Barker, la créativité un labyrinthe, suggère Nihei.

 

F : Bref, pour moi il y a une dimension vulgarisation dans tes vidéos. Par exemple je suis un grand fan de l’esthétique Hellraiser mais je ne connaissais que les films et les livres, pas les comics.

Q : Bah je l’ai découvert aussi là. Mais c’est plutôt ouvreur de portes que vulgarisateur genre « Eh toi, regarde là ! »

 

F : C’est comme le dealer en bas qui t’interpelle en disant « j’en ai de la bonne ».

Q : Aux Beaux-Arts j’étais un dealer de films. Des gens que je ne connaissais pas venaient me voir « Eh mec c’est toi qu’à le disque dur ?! Parce que je téléchargeais des raretés comme un ouf avec des sous-titres au point que même les profs me demandaient mon disque dur! Là je me suis dit qu’il fallait que je me calme.

 

F : Sérieux ?

Q : Oui, mais des films de genre un peu barré, pas le dernier Spielberg.

 

F : Mais que même les profs te demandent…

Q : Oui, j’étais un vrai dealer d’étrange.

 

N : Pour moi la vulgarisation c’est ça aussi. Donner envie aux gens d’en savoir plus, pas tout expliquer. J’ai regardé beaucoup des vidéos de Bruce [ndr : de la chaîne E-penser], quasiment toutes, et ça m’a donné envie de me plonger dans certains sujets. Et j’ai pas du tout une formation scientifique mais j’ai lu plein de choses sur la relativité. Avec les vidéos de MicMaths j’ai replongé dans les nombres premiers palindromes parce que c’est trop cool !

Q : Tu veux dire qu’en dehors du fait qu’il t’ait expliqué cette notion, les maths c’est cool ?

N : Oui et c’est pareil pour toi, ça va me donner envie d’aller voir plein de films que je connais que de nom ou pas du tout, parce que je ne regarde que des films indépendants serbes. Même en art, j’ai l’impression de manquer de sensibilité à l’art parce que pendant longtemps on m’a dit que ce n’était pas pour moi. Avec mes parents, on allait que aux musées qui ‘servent à quelque chose’ donc le musée de l’aéronautique, le musée de la marine, mais on va pas voir des tableaux puisque ‘ça sert à rien’.

Q : Ah ça c’est magnifique ! Enfin, c’est horrible !

 

N : Et du coup je les ai cru et pendant longtemps je n’ai pas creusé mais quand on va au Louvre ma réaction c’est « Il y a plein de trucs en fait ! Ça j’aime pas mais ça c’est trop bien »

Q : « Pourquoi j’ai pas vu ça avant ? »

N : Exactement.

Q : Mais t’as raison, il y a sans doute de ça. Vulgus c’est le peuple, vulgariser c’est rendre accessible au peuple, dire « allez-y, vous pouvez ».

N : Donner envie d’y accéder.

Q : Et faire une forme qui te permet de dire « Moi aussi je peux y aller. »

 

F : Je me dis qu’en fait tu es un conteur. Tu nous emmène par la main, pas dans le sens d’une infantilisation mais pour nous rassurer, tu nous emmènes dans des coins sombres en nous disant que ça va bien se passer.

Q : Mais c’est exactement ça !

 

F : Genre, « n’ait pas peur ».

Q : Je ne me suis pas dit ça au début du concept mais plein de gens me le disent. Certains me disent « Moi je suis fasciné par l’horreur mais j’ai tellement peur que je suis incapable d’en regarder mais grâce à tes vidéos je peux en voir un petit peu sans souffrir ». Il y a sûrement quelque chose de cet ordre-là, j’essaie de dire « On y va » mais peut-être avec la protection de ce dire que ce n’est ‘que’ de l’art.

 

Pourquoi y a cinq cent films sur les loups-garous ? C’est chiant les loups-garous, mais il y a deux cent trente-quatre films dessus d’après Sens Critique, pourquoi ? S’ils parlent tous de la même chose alors ça devient important.

 

F : Au sujet de la paternité : Odile Redon est passé du noir et blanc à la couleur quand il a eu son premier enfant, alors je me suis demandé quand est-ce-que tu passerais au noir et blanc ?

Q : (rires) C’est marrant parce que je me suis posé la question en faisant la vidéo sur le body horror, moi le jour où j’ai eu un enfant je suis parti à fond dans les ténèbres !

 

F : Tu as commencé l’épisode sur le body horror après sa naissance ?

Q : Ouais, j’étais sur BLAME! au moment où il est né. Après j’ai fait deux Stendhal Syndrome en deux semaines, je ne sais pas ce qui m’a pris, c’était la liberté. Mais oui, je me pose vachement la question. C’est quelque chose que tu as créé face à ce monde. Parfois quand ma femme se repose il est à côté de moi dans mon bureau, et j’ai acheté un super grand poster de Videodrome. il regarde ça avec ses grands yeux alors je le tourne. Il va grandir avec ça mais j’ai envie qu’il fasse ses choix, s’il aime les films d’horreur c’est cool mais bon s’il aime le foot et les écoles de commerce on fera tout pour qu’il soit heureux. Mais ça me ferait chier, j’aimerai bien qu’il fouille ma bibliothèque et qu’il regarde du Doré à cinq ans. Ce serait génial, mais il fera ce qu’il veut. Après, les ténèbres… mon intention c’est d’en faire quelque chose de bien. Et puis il y a une recherche plus mystique aussi, j’essaie de scénariser la chaîne un peu comme ça. Il y a des artistes comme ça qui sont devenus fous en créant, d’autres qui étaient obsédés par des images qui reviennent dans leurs œuvres. Des films où tu mets côte à côte des séquences et tu vois que ça forme quelque chose, j’ai envie de revenir sur cette mythologie, je verrai si je trouve des choses. Là je prépare une conférence pour Frames sur les visions de cauchemar, comment on fabrique la terreur au cinéma. Ça fait une semaine que je suis dans les tueurs, mais c’est passionnant quand tu prends du recul. Quand tu regardes cinq mille films, ce n’est pas comme quand tu n’en regardes qu’un. Je n’en ai pas vu cinq mille mais c’est l’idée, dans la data il y a des choses qui ressortent. Pourquoi y a cinq cent films sur les loups-garous ? C’est chiant les loups-garous, mais y a cinq cent films dessus. Enfin deux cent trente-quatre sur Sens Critique, donc oui c’est une catégorie, pourquoi ? Je suis en train de faire ce travail, de prendre un gros recul pour voir. Et tu finis par trouver. Ça en dit vachement sur notre humanité je trouve. Il peut y avoir cent films nuls, s’ils parlent tous de la même chose alors ça devient important. On s’en fout que les films soient nuls, qu’est-ce-que ça raconte ? Pourquoi tels ou tels trucs reviennent ? Les ténèbres, les monstres, la nuit on ne voit pas, tout ça remonte à Cro-Magnon, « on a froid, on va crever ». Il y a un mec qui a écrit un bouquin ‘L’homme créa les dieux’. Il y dit que Jésus, sa naissance, sa mort, sa résurrection, c’est le soleil. On a créé des mythes pour rendre hommage au cycle du soleil et je trouve ça beaucoup plus convaincant que « il nous a pétri dans la glaise » et tout ce qui va avec. On en revient à cette vision très basique de trucs archétypaux qui ont été inscrits en nous. Si tous les films d’horreur se passent dans la nuit c’est parce que ça fait écho à l’époque de Cro-Magnon, il faisait nuit on avait froid, est-ce-que le soleil va revenir ? C’est ce qui marche encore dans les films d’horreur mais on en a complètement oublié l’origine. Je creuse pour découvrir des vérités qui dépassent le cinéma. Depuis le début de l’humanité on fantasme sur de l’art et il y a des choses qu’on ne remarque presque plus tellement elles sont profondes, larvées.

 

F : En fait ce que tu dis me fait penser à une aventure que j’ai vécu au printemps 2018. J’ai une amie qui a créé une école d’autonomie, c’est du survivalisme mais avec un bon esprit, ce ne sont pas des gens qui sont dans le délire catastrophiste, que je déteste par ailleurs. C’est un peu comme des scouts mais sans les uniformes, ils s’entraînent à faire des cabanes en bois et à manger des plantes sauvages.

Q : C’est chanmé, j’adorerai faire ça un jour.

 

 

F : J’étais en stage d’orientation avec ces potes. Comment se repérer avec ta carte, et boussole, aux étoiles, etc.

Q : On adore tout ce qui est course d’orientation !

 

F : Là où je veux en venir, c’est qu’on a bivouaqué, mais vraiment en mode bushcraft, juste avec le tarp [ndr : bâche militaire]. Certains la plie pour faire une simili tente sans porte, moi j’avais juste la bâche comme une demi-pente au-dessus de moi. Et donc je me suis retrouvé dans cette clairière, autour du feu, c’était le kif. D’ailleurs certains ont dormi sans bâche, simplement comme ça près du feu, avec une branche à portée de main pour l’alimenter. Dans le sous-bois tu voyais les silhouettes des arbres mais à cinq/six mètres du feu c’était le noir total. T’as juste quelque troncs qui se dessinent et si tu continues à avancer, t’es… « mais où je suis là ? »

Q : Oui, on n’a plus l’habitude de ça.

 

F : C’est ça. , Et quand tu es là, tu repenses direct aux chasseurs-cueilleurs, à la longue histoire d’Homo-Sapiens. Tu comprends toutes les croyances autour de la dangerosité de l’obscurité, quand les mecs devaient traverser la forêt juste avec une torche.

Q : Mais ça on y est encore, dès que tu sors de notre société t’es carrément en prise à ces peurs.

 

F : Je ne suis pas du tout jungien mais ça me fait penser à la notion d’archétype jungien justement.

Q : Alors je suis très nul sur ces histoires d’archétypes mais il paraît que chez Jung y a des trucs intéressants. Avec des trucs critiquables aussi.

 

F : Ça reste toujours plus intéressant que Freud parce que justement il avait ce côté mystique.

Q : Il a parlé des rêves je crois. Ça m’intéresserait ça. Les cauchemars sont comme des films d’horreur produits par la nature. C’est ton corps qui réussit à te donner des visions démentes. Je trouve qu’il y a un mystère là-dedans. C’est ton cerveau qui les crée mais tu n’y a pas accès. Et dire que la nature à une part de film d’horreur et que que cette part ce sont les cauchemars ça me fascine. J’écris de la fiction là-dessus.

 

F : Tu me disais avoir un projet qui s’appelle Midian, mais c’est pas le Lucid Dream ?

Q : Non, ça je suis en train d’écrire l’épisode 3. Midian se serait vraiment une série, donc ça ne se fera jamais je pense. Les Prisme marchent moins bien mais je m’en fous, j’ai des gens qui me disent qu’ils s’endorment avec donc objectif accompli pour moi.

 

F : De toute manière le format audio marche moins bien sur YouTube en général.

Q : Ça a le mérite d’exister y a des gens qui me demandent la suite donc moi ça me suffit qu’il y ait quelques gens qui aiment. Ne pas faire ça dans le vide quoi.

 

Alt236 interview Neurosis Fires Within Fires
La magnifique pochette de l’album Fires Within Fires de Neurosis, dont on évoque le goût pour les images quelques lignes plus bas. Pour l’expérience émotionnelle ultime je vous conseille plutôt d’écouter The Eye of Every Storm. C’est un album indescriptible de profondeur et de sensibilité pour peu qu’on aime les guitares saturées et le chant guttural.

 

F : Je vais te lire un texte, tu connais Neurosis ?

Q : De nom. Je connais pas bien leur zic.

 

F : Ils font du post-harcore, ils l’ont inventé même, mais le style importe peu. Pendant longtemps ils ont utilisé les projections pendant leurs concerts, chez eux il y a un côté très psychédélique. C’est extrait d’une interview du chanteur guitariste Steve Von Till pour le magazine NewNoise. Voilà ce qu’il dit à propos des projections vidéo pendant les concerts : « On voulait saturer les sens des spectateurs, on se disait qu’avec un volume satisfaisant et un club suffisamment sombre, une interprétation sincère et passionnée vouée à incarner physiquement le pouvoir de la musique alors on pourrait agir sur les archétypes jungiens ».

Q : Ah ouais !!

 

F : (rires) Ces gars sont hyper mystiques. Continuons « Si un symbole, un stimulus visuel à le pouvoir de susciter les émotions d’une personne, créer une réponse émotionnelle, alors que sera la réponse à des symboles par centaine ? On espérait ouvrir les gens pour qu’ils soient encore plus sensibles à la musique, qu’elle les pénètre plus profondément. Puis ça nous permettait de marquer notre territoire, dès qu’on arrivait ils donnaient notre espace pour deux heures, ça mettait parfois les gens mal à l’aise. Des spectateurs ont fait des bad trips, mais voilà ça nous a permis d’explorer plus avant la nature même de la transe de notre musique. »

Q : C’est génial !

 

F : Je coupe parce que c’est long. « En 2012 j’ai ressenti une lassitude et j’ai réfléchis, la société a changé, tout le monde possède un ordinateur, un smartphone et le concept d’overdose sensorielle comme événement artistique est devenue beaucoup moins pertinent, cette situation n’a plus rien d’exceptionnelle elle est devenu le quotidien de l’être humain, placé dans une posture d’hyper connexion et d’hyper stimulation par les médias. Voilà pourquoi nous avons récemment arrêté les projections, ce qui est exceptionnel aujourd’hui c’est d’éteindre les lumières, éteindre nos télés à la con, déconnectés nos ordinateurs et nos smartphones et nous séparés des écrans pour laisser passer la musique »

Q : Alors je suis d’accord sauf avec « se débarrasser des écrans », de la même façon que je trouve que Black Mirror a un côté énervant. J’adore Black Mirror, c’est super bien fait mais ça me déprime parce que c’est toujours le prisme de « nos écrans vont nous tuer ». C’est ma source d’émerveillement, sans écran je meurs. Mais ça dépend de ce que tu en fais c’est sûr. Si c’est pour t’abrutir devant Hanouna ok c’est un problème mais si c’est pour dire « Je viens de découvrir tel artiste » et que ça t’ouvres à autre chose, que tu fais des recherches dessus, je suis partagé. Par principe je n’ai pas de problème avec les films, avec les écrans, avec le fait de s’abreuver. Par contre ça me touche vachement, ce qu’il dit de vouloir arrêter artistiquement parce que maintenant c’est la norme, et effectivement la réflexion est intéressante et sûrement que plein de gens aurait besoin d’arrêter leur télé, mais qui suis-je pour juger, moi je n’éteins pas, j’ai calculé je passe près de quinze à seize heure par jour devant un écran, depuis quinze ans.

 

F : Ah ouais ?!

Q : Plus même, parce que quand j’étais au taff j’étais sur un écran aussi. J’ai fait le calcul une fois. Dans le métro tu es sur ton téléphone, au taff sept/huit heures devant un écran sauf le midi où j’allais fumer ma clope en regardant Twitter, le soir tu rentres tu bosses sur les vidéos et quand je voulais me détendre avant de me coucher je mettais un film sur l’iPad, donc voilà tout le temps que je passe éveillé c’est devant un écran. Et ça ne me pose pas de problème. Mais voilà je vais pas dire à mon gamin de le faire tout de suite, il le fera un jour s’il veut. J’entends, mais je suis pas d’accord pour partir que par principe c’est mauvais. Moi ça me rend heureux. Mais c’est vrai que je dors pas assez par contre.

 

 Tu reçois ce que tu envoies.

 

F : Pour en revenir à Lucid Dream, le podcast audio fait moins de vues et ça vient du fait que les gens cherchent de la stimulation. Pour des raisons biologiques l’être humain est particulièrement un animal visuel. Tu vas être plus facilement hacké par une succession d’images, que par quelqu’un qui parle beaucoup, même s’il s’agit de trucs super intéressants va falloir te concentrer.

Q : D’où le concept des Prisme ou je précise au début que tu dois l’écouter dans le noir, allongé, au casque et sans rien faire d’autre que d’essayer de visualiser. C’est très compliqué de faire accepter ça à quelqu’un. Et quand les gens me disent qu’ils se sont endormis au bout de cinq minutes je trouve ça génial. Parce que dans ma mythologie le prisme c’est le sommeil, tous les personnages recherche le prisme, mais en fait c’est le sommeil, soit tu le trouves soit tu le trouves pas. À la fin il y a juste une plage musicale pour ceux qui sont encore à visualiser et qui s’endorment, et c’est ça la mythologie.

 

F : Du coup tu t’es un peu inspiré de ta vie, tu m’expliquais que tu t’endors rarement sans musique.

Q : Le silence me terrifie.

 

F : Et du coup, Prisme c’est toi aussi.

Q : Oui, surtout depuis que je ne taffe plus en fait. Je me couchais à 1 heure / 1h30 maintenant c’est 3h /3h30 du coup c’est un peu dur mais j’adore, pour autant que mon corps m’y autorise. Récemment j’ai presque frôlé le burn-out, je vous le cache pas. Je tire tellement sur la corde, avec Frames là j’ai un taf de malade. Et un soir je me suis dit, « Tu te couches à minuit ». Et je me suis couché à minuit et je me suis levé à 11 heures, mais j’avais conscience qu’il le fallait. Même si j’ai du taff et que j’aurais pu aller jusqu’à 3 heures, c’était stratégique.

 

F : Tu es plus efficace après.

Q : Ton corps t’envoie des messages, j’avais les yeux qui pleuraient à 17 heures, c’est pas normal. Mais si je n’écoutais que ma tête… Dormir je trouve que c’est une perte de temps, sachant que je ne rêve pas, c’est une catastrophe. Je dors vraiment le moins possible.

 

F : Au sujet de la fin d’American Movie tu dis, « Les rêves qu’on se crée dépendent de notre implication et de l’amour de nos proches ». Encore l’amour qui revient.

Q : Putain je passe pour un hippie !

 

F : Mais c’est pas grave (rires).

Q : En même temps je suis en tong !

 

F : Personne n’a dit que c’était un truc critiquable.

Q : Bah si, c’est niais l’amour aujourd’hui. Ce n’est pas une valeur sûre. En tout cas ça a été phagocyté par les gens.

 

F : C’est galvaudé.

Q : Mais en tout cas la bienveillance, j’y crois. Si je n’ai pas de problème avec les gens je reçois ce qu’ils m’envoient et je n’ai pas envie de les blesser. Ça ne veut pas dire être mièvre. Ça ne m’empêche pas de dire des trucs hardcore ou de critiquer la religion mais j’ai une bienveillance naturelle parce que j’ai envie de l’avoir à mon encontre aussi. Tu reçois ce que tu envoies. Naturellement je ne te connais pas mais j’ai plutôt envie de te rencontrer et de savoir ce qu’on a en commun plutôt que te trouver chelou et vouloir te détester immédiatement. C’est ce que je garderai de la religion, aimez-vous les uns les autres. Sauf si on se déteste pour de vraies raisons. De base j’ai plutôt un amour pour autrui, jusqu’à ce qu’il se relève être un gros connard.

 

F : Ça va avec ta sensibilité. L’expression des émotions c’est un truc qui est souvent régulé par les normes sociales et moi je trouve ça bien de voir des gens qui sont OK avec l’expression de leurs sentiments. Je me demande si ça n’a pas un lien avec ton voyage artistique ? Je ne suis pas quelqu’un qui parle facilement de ses émotions ou qui les montre mais par exemple si j’écoute The Eye of Every Storm de Neurosis j’éprouve de la gratitude envers le monde, l’univers, l’existence des humains. Même si je suis le pire des misanthropes je me dis que l’espèce humaine a évolué jusqu’à ce que des humains montent ce groupe et composent cette chanson que je suis en train d’écouter et qui me fait pleurer, c’est extraordinaire. Je ressens de la gratitude. L’art est un milieu privilégié pour laisser la vie émotionnelle s’exprimer. Pour d’autres ça viendra du sport. Je regardais récemment une vidéo de Marine Leleu [ndr : youtubeuse et coach sportive] dans laquelle elle explique que d’ordinaire elle vit peu ses émotions mais que dans le sport elle les vit pleinement. Je me demande s’il n’y a pas un peu de ce cadre-là chez toi.

Q : Il y a sans doute de ça, oui. Et puis c’est con mais y aussi une façon de se protéger, puisque c’est difficile de regarder les images avec lesquelles je travaille. Ce n’est pas pour dire que je suis fort mais être tout le temps dans la noirceur et garder cette espèce de bienveillance que j’essaie d’appliquer à moi-même, c’est une façon d’aborder la vie. Il y a encore une phrase de Clive Barker que j’adore et que je cite dans l’épisode sur Hellraiser : « Soyez bon et ordonné dans votre vie pour être violent et fou dans votre travail ». J’aime bien cette idée. Dans la vie je ne suis qu’amour mais si je dois parler d’éventration parce que ça a un intérêt je le fais. C’est une histoire de dosage, c’est pas parce que tu t’intéresses à ça que tu es violent. Restons cool avec ça.

 

F : Quels sont tes rêves ?

Q : Quels sont mes rêves ? Que l’aventure continue, que ça tienne. J’ai quitté mon job alimentaire il y a deux mois, dans six mois mon rêve c’est que j’ai les épaules et la carrure pour emmener la chaîne plus loin. Mais pas plus loin dans le sens où plus de vues, même si ça me ferait plaisir que plus de gens connaissent, plus loin en matière de qualité. La solution pour faire des choses bien, c’est de faire des choses dont on a envie. Qu’est-ce-que moi je veux ? Et quand j’ai fini une vidéo je me dis que c’est cool, j’ai réussi à faire quelque chose qui m’anime. On n’en a pas parlé mais j’ai une lutte contre l’ennui depuis l’enfance, c’est ma bête noire et c’est la source de toutes mes créations. Le fond de tout ça c’est la mort et l’ennui, ce sont les deux trucs que j’essaie de fuir.

 

Un immense merci à Quentin pour sa passion contagieuse, sa gentillesse et son temps. Un merci tout aussi immense à Nancy G pour le travail de moine copiste qu’elle a effectué avec la pré-transcription de cet entretien qui faisait à l’origine plus de 21 000 mots. Sans eux, vous n’auriez jamais pu lire cette interview.

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